»La propriété de rester suspendu en l'air était un des caractères distinctifs des dieux et des héros ascètes.

»Les histoires de lévitation «sont assez nombreuses dans les livres sacrés de l'Inde, mais elles s'y présentent généralement sous une forme mystique qui permettrait à l'esprit de se méprendre sur le véritable caractère du phénomène, si des faits contemporains ne venaient en préciser la nature.»

Voici ce que raconte à ce sujet M. Louis Jacolliot, qui a longtemps résidé à Chandernagor, en qualité de président du Tribunal. Il avait rencontré à Bénarès un fakir charmeur, du nom de Covindassami, qui, après s'être livré au jeûne et à la prière, pendant une vingtaine de jours, produisit, entre autres faits prodigieux, les deux suivants[121]:

«Ayant pris une canne en bois de fer que j'avais apportée de Ceylan, dit M. Jacolliot, il appuya la main sur la pomme, et, les yeux fixés en terre, il se mit à prononcer les conjurations magiques de circonstance et autres momeries dont il avait oublié de me gratifier les jours précédents...

»Appuyé d'une seule main sur la canne, le fakir s'éleva graduellement à deux pieds environ au-dessus du sol, les jambes croisées à l'orientale, et resta dans une position assez semblable à celle de ces boudhas en bronze, que tous les touristes des paquebots rapportent de l'Extrême-Orient... Pendant vingt minutes, je cherchai à comprendre comment Covindassami pouvait ainsi rompre avec toutes les lois de l'équilibre... Il me fut impossible d'y parvenir; aucun support apparent ne le liait au bâton, qui n'était en contact avec son corps que par la paume de sa main droite.»

«Il faut remarquer, ajoute M. de Rochas, que la scène se passait sur la terrasse supérieure de la maison de M. Jacolliot, et que le fakir était presque entièrement nu.» De même pour cet autre phénomène:

«Au moment où il me quittait pour aller déjeuner et faire quelques heures de sieste, ce dont il avait le plus pressant besoin, n'ayant rien pris et ne s'étant point reposé depuis vingt-quatre heures, le fakir s'arrêta à l'embrasure de la porte qui conduisait de la terrasse à l'escalier de sortie, et, croisant les bras sur la poitrine, il s'éleva ou me parut s'élever peu à peu, sans soutien, sans support apparent, à une hauteur d'environ vingt-cinq ou trente centimètres. Je pus fixer exactement cette distance, grâce à un point de repère dont je m'assurai pendant la durée rapide du phénomène. Derrière le fakir, se trouvait une tenture de soie servant de portière, rouge, or et blanc, par bandes égales, et je remarquai que les pieds du fakir étaient à la hauteur de la sixième bande. En voyant commencer l'ascension j'avais saisi mon chronomètre. La production entière du phénomène, du moment où le charmeur commença à s'élever à celui où il toucha de nouveau le sol, ne dura pas plus de huit à dix minutes. Il resta, à peu près cinq minutes immobile, dans son mouvement d'élévation. Aujourd'hui, que je réfléchis à cette scène étrange, il m'est impossible de l'expliquer autrement que je ne l'ai fait pour tous les phénomènes que ma raison s'était déjà refusée à admettre... c'est-à-dire par toute autre cause qu'un sommeil magnétique me laissant lucide, tout en me faisant voir, par la pensée du fakir, tout ce qui pouvait lui plaire...»

M. de Rochas cite encore quelques cas de lévitation observés dans l'Inde par d'autres contemporains[122]:

«Si de l'Orient, dit-il ensuite, nous passons à l'Occident, nous trouvons des exemples de lévitation, consignés par centaines, dans les Annales du christianisme, depuis l'évangile de saint Mathieu (IV, 5, 6) qui nous montre Jésus porté du désert au pinacle du Temple et sur la cime d'une montagne.»

Servi par une érudition très étendue et très sûre, l'auteur signale ensuite de nombreux cas de soulèvements spontanés du corps chez les ascètes et les mystiques du Moyen-Age et des temps modernes, et il fait remarquer que le phénomène se produisait plus souvent quand ils étaient dans l'état d'extase si clairement décrit par sainte Thérèse.