Les paysans bondissaient comme de jeunes étalons longtemps enfermés dans une clairière, et qu'on lâche soudain à travers la prairie.

Ils s'étaient jetés en avant, d'un mouvement tellement irrésistible que les premières lignes des bleus cédèrent.

Ce fut pendant un quart d'heure un combat presque corps à corps. Quand, à travers la fumée, on distinguait une éclaircie, on voyait s'entremêler furieusement la blouse et le veston bleu du lignard.

Dermoncourt se multipliait. C'était un lion. Pâle, anxieux, mais calme, la bride au bras, le sabre pendu au poing et le pistolet fumant à la main, le général se rappelait, sans doute, ses charges héroïques de Jemmapes, d'Austerlitz et d'Iéna.

Hélas! ce jour-là, c'étaient des Français qui se battaient contre des
Français!

Jean-Nu-Pieds savait être à la fois le soldat et le chef: le soldat pour faire sa trouée, le chef pour commander.

Les chouans tiraient au hasard, sans ordre. Les lignards au contraire, faisaient feu les uns après les autres, lentement, méthodiquement, pour ainsi dire.

Pendant que le petit corps d'armée de Jean supportait le gros de l'attaque, Henry de Puiseux harcelait les bleus sur la gauche. Dermoncourt eut peur d'être tourné, et fit former à ses hommes un triangle énorme, dont la pointe portait à droite; la base répondait aux chouans de Petit-Bleu, les deux autres côtés, angles aigus, tiraient sur ceux de Jean. On n'entendait que les coups de fusil innombrables et les commandements hâtifs.

Trois fois les Vendéens brisèrent les lignes ennemies, trois fois celles-ci se reformèrent. Mais, malgré la supériorité de leur nombre, les soldats de Dermoncourt furent obligés bientôt de reculer.

Ils reculèrent, mais lentement, en ordre, ainsi que le sanglier qui s'accule contre un fourré pour s'élancer mieux. Le plan de Dermoncourt était d'entraîner derrière lui les chouans dans le village de Bersaunes. Bersaunes était alors un hameau de trente feux. Sa petite église se projette en avant, et fait angle droit avec la route.