—Si Votre Excellence veut raisonner avec moi, elle comprendra que je suis seul en situation de lui rendre cet immense service. Les hommes qui entourent Madame, ont… comment dirais-je?… des scrupules.
Ils considèrent leur fidélité comme supérieure à l'amour de la patrie, amour qui seul a dicté ma démarche. De plus, la guerre de Vendée peut s'éterniser. Finie demain, elle recommencera dans huit jours. Ces paysans bretons sont infatigables. Ils ne connaissent pas le découragement. Puis ils sont bien conduits. Leurs chefs sont des hommes de guerre habiles et braves, que rien ne rebutera. Après la Loire-Inférieure, il faudra dompter le Maine-et-Loire et le Morbihan. Cela n'en finira plus. Tandis que si, grâce à mes conseils, Votre Excellence prend le bon moyen, qui est de supprimer aussitôt la cause de l'agitation… rien de tout cela n'est à craindre. Madame prisonnière, plus de guerre, et la guerre terminée, Votre Excellence fait une grande économie d'hommes et d'argent.
Est-ce que cela ne vaut pas un million!
Le ministre renouvela le signe affirmatif qu'il avait déjà fait une fois.
—Monsieur, dit-il lentement, je ne peux pas me prononcer du premier coup. Il faut que j'attende, que j'examine. Quand ma décision sera prise, je vous ferai avertir, et…
—Bien, monsieur le ministre.
Il salua jusqu'à terre et sortit à reculons.
L'homme d'État laissa tomber sa tête entre ses mains. Peut-être discutait-il avec sa conscience. C'était un homme d'une intelligence trop supérieure pour ne pas comprendre que ce marché accepté par lui, entacherait sa vie.
La boue qui couvrit Judas, a rejailli sur Ponce-Pilate.
Il ne nous appartient pas de devancer le jugement de l'histoire, bien que nous croyons qu'elle sera sévère.