Au moment même où Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au château de la Pénissière, deux hommes arrivaient à Nantes en chaise de poste. Une visible anxiété était peinte sur leur visage, on devinait qu'une violente inquiétude devait les agiter.
L'un de ces hommes révélait un gentleman du meilleur monde. Jeune, distingué, le regard énergique et franc, il paraissait appartenir à une des hautes classes de la société. Le second avait à peu près le même âge que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute extraction.
Nous nous servons exprès de ces mots qui servent à désigner les différences sociales.
Car ces deux voyageurs pouvaient être un exemple de ce que la nature établit de degrés vains entre les hommes. En effet, l'un était Robert Français, le frère de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jérôme Hébrard, l'ouvrier.
Et, cependant, on eût dit les deux frères: car l'intelligence et le travail, l'honnêteté et la conduite, sont les grandes vertus qui seules peuvent créer l'égalité humaine.
Que venaient-ils faire à Nantes? Comment Jérôme connaissait-il Robert?
Le lecteur se souvient peut-être que Fernande avait appelé Hébrard auprès d'elle quand elle voulut prévenir Jean-Nu-Pieds de la violence que son père allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assisté ainsi au duel entre les deux frères.
Depuis, Robert était venu s'asseoir à l'atelier de Jérôme. Il aimait à causer avec lui du passé; il aimait à se replonger quelques instants dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en étaient pas moins chers.
Robert Français avait conservé pour Fernande son amour d'autrefois; mais dans une nature élevée, noble comme la sienne, cet amour pouvait être une souffrance et non une jalousie.
Si cette jalousie avait dû entrer dans son cœur, il l'eût repoussée en se disant que son frère, que Jean, séparé de Fernande à jamais, était encore bien plus malheureux que lui.