Un jour, Jérôme n'attendit pas la venue de Robert et se présenta chez lui. Comme tous les deux étaient très-avant dans le mouvement républicain de l'époque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait lui parler de ce mouvement républicain qui avait abouti par les funérailles du général Lamarque. Mais il n'en était rien.

On sait que, grâce à un des leurs, employé à la police, Jérôme Hébrard avait pu prévenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machinée contre Madame. Ce même individu avertit encore l'ouvrier de la présence de M. Grégoire dans le cabinet du préfet de police. Ils savaient que tout était à craindre de la part du conventionnel. Ils observèrent avec soin ce qui se passerait.

C'est ainsi qu'ils en vinrent à surprendre une partie de ce que M. Grégoire préparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, Robert Français et Jérôme partirent pour Nantes, suivant M. Grégoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur arrivée, ils s'embusquèrent à la porte de la maison de la rue Montdésir, n° 7. Ils virent un individu sortir, c'était Trébuchet.

Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait l'agent de ce bon M. Jumelle. Trébuchet traversa toute la ville et arriva sur les bords de la Loire. Le pont était désert. Dissimulés derrière la porte d'une maison, ils restèrent là, attendant qu'ils pussent voir ce que l'agent de police allait faire.

Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut à l'extrémité du pont, avançant avec la plus entière prudence et jetant à droite et à gauche des regards discrets. Quoiqu'on fût au mois de juin, il était enveloppé d'un manteau, léger d'ailleurs; un masque noir,—ce que nous appelons le loup,—couvrait son visage.

Trébuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras, et tous les deux se mirent à causer bas, en se promenant de long en large sur la route.

Jérôme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient néanmoins demeurer à leur poste d'observation. Persuadés que tout ce qu'ils voyaient avait rapport à Fernande et au piège que M. Grégoire devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas s'appliquer à déjouer ces manœuvres.

Trébuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci. L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de détourner de l'esprit de son compagnon une idée arrêtée.

Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trébuchet lui serra la main et s'éloigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent d'un regard. Ils devaient se séparer et chacun d'eux allait en suivre un et ne pas plus le quitter que son ombre.

Ce fut Jérôme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier régla son pas sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que Trébuchet ne s'aperçût pas qu'on le filait, pour nous servir du mot traditionnel.