—Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M. Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation.

—Je disais, monsieur le marquis, que le vœu général est que cette guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille, Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà ce que je disais, monsieur.

—Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous pendant que nous nous battions?

—Monsieur!…

—Répondez-moi, je vous prie.

—Mais, monsieur!…

—Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous. Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous, parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis, vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que vous nommeriez manquerait à l'appel!

Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au cœur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli un des plus glorieux faits d'armes qui existent.

M. Saincaize s'irrita.

—En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car, sans votre folle entreprise…