«Au bout d'une demi-heure de marche, les gros souliers ferrés et les bas de laine auxquels la duchesse n'était point habituée, lui blessèrent les pieds. Elle essaya cependant de marcher encore[6]. Mais jugeant que, si elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle s'assit sur le bord d'un fossé, ôta ses souliers et ses bas, et après les avoir cachés dans ses poches, elle se mit à marcher pieds nus.

Au bout d'un instant[7], elle remarqua, en regardant passer les paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de son pied la trahiraient bientôt. Elle s'approcha alors de l'un des côtés de la route, y prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes en les frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait encore quatre lieues à faire.

C'était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l'accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des escortes de gardes du corps, brillants d'or et d'argent; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédée de courriers secouant des flambeaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui, de retour au château, regagnait sa chambre splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne blessât ses pieds d'enfant. Aujourd'hui, cette même femme, couverte encore de la poudre du combat de Vieillevigne, entourée de dangers, proscrite, n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, vêtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable aigu et les cailloux tranchants de la route!»

De qui sont les lignes que nous venons de citer? D'un écrivain royaliste! Non. Elles sont de ce même général Dermoncourt, qui poursuivait avec tant d'acharnement celle dont il parle avec tant d'admiration! Comme il fallait que cette femme fût réellement grande pour inspirer tant de respect à un ennemi acharné!

Cependant, la route se faisait, et les craintes devenaient moins vives à mesure qu'on se rapprochait de Nantes. Madame s'était habituée à son costume, et les métayers près desquels elle était passée ne semblaient point s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près d'eux fût autre chose que ce qu'indiquaient ses habits. C'était déjà un grand point que d'avoir trompé l'instinct pénétrant des gens de la campagne, qui, sur ce point, n'ont peut-être pour rivaux, si ce n'est pour maîtres, que les gens de guerre.

Enfin, on aperçut Nantes. Madame reprit ses bas et ses souliers, et se chaussa pour entrer dans la ville. Arrivée au pont Pirmil, elle tomba au milieu d'un détachement commandé par un ancien officier de la garde, qu'elle reconnut parfaitement pour l'avoir vu faire autrefois le service du château.

Parvenue en face du Bouffai, la duchesse se sentit frapper sur l'épaule: elle tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre cette familiarité était une bonne vieille femme qui, ayant déposé à terre son panier de pommes, ne pouvait seule le replacer sur sa tête.

—Mes enfants, dit-elle à Madame et à mademoiselle de Kersabiec, aidez-moi à recharger mon panier et je vous donnerai à chacune une pomme[8].

Madame s'empara aussitôt d'une anse, fit signe à sa compagne de prendre l'autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne femme, qui s'éloigna sans donner la récompense promise; mais la duchesse l'arrêta par le bras en lui disant:

—Dites donc, la mère! et ma pomme?