Son intention était seulement de ne pas quitter la Bretagne. La guerre n'était pas finie, mais suspendue. En attendant la reprise des hostilités, où irait-elle? Toute la question était là.
Évidemment, on ne pouvait tenir plus longtemps la campagne. Les colonnes mobiles du général Dermoncourt parcouraient incessamment la plaine et menaçaient toujours sa liberté.
Aujourd'hui[3], on lui prenait ses harnais, que l'on reconnaissait lui appartenir, et une selle de velours rouge brodé d'or; le lendemain ses habits, et elle était obligée de fuir, n'emportant avec elle que les vêtements qu'elle avait sur elle.
Cette vie, on le comprend bien, était intolérable; poursuivie comme elle l'était, Madame n'avait plus une nuit de sommeil complète. Et, le jour arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle. Un nouveau plan fut alors adopté par les chefs vendéens et communiqué à la duchesse, qui l'approuva.
Elle devait se rendre à Nantes, où depuis longtemps un asile lui était préparé. De cette manière, on faisait perdre au général Dermoncourt ses traces dans la campagne, et, pendant que les nouvelles recherches qui seraient nécessairement la suite de cette disparition éloigneraient de la ville les troupes qu'elle renfermait, les chouans devaient s'introduire à Nantes un jour de marché. Déguisés en paysans, ils pénétraient jusqu'au cœur de la cité sans éveiller aucun soupçon.
Une fois là, ils s'emparaient du château par un coup de main, y faisaient entrer aussitôt la duchesse[4] qui se serait, en conséquence, logée auprès de la citadelle; puis, déclarant Nantes capitale provisoire du royaume, ils proclamaient simultanément: Henri V, roi de France; Louis-Philippe, déchu, et Son Altesse Royale Madame, régente de France, pendant la minorité de l'illustre enfant, successeur de tant de rois.
«Pour des désespérés, ce plan ne manquait ni de hardiesse ni d'habileté.
Il est vrai que, dans toutes ces combinaisons, ils comptaient sur la
tête et le courage de Madame, en cela ils avaient raison, car c'est la
Vendée qui a failli à la duchesse, et non la duchesse qui a failli à la
Vendée[5].»
On délibéra quelque temps sur le moyen le plus sûr pour entrer à Nantes.
Madame la duchesse de Berry termina la délibération en disant qu'elle y
entrerait à pied, vêtue en paysanne, et suivie seulement de mademoiselle
Eulalie de Kersabiec et de M. de Ménars.
Le nom de mademoiselle Eulalie de Kersabiec se trouve pour la première fois sous notre plume. Elle et sa sœur furent grandes en dévouement et en courage pendant ces mois difficiles où se jouèrent les destinées de la royauté. Quelle que soit l'opinion à laquelle il appartienne, un homme d'honneur doit s'incliner devant de pareils faits. C'est là la vraie noblesse, la vraie illustration.
En conséquence de cette décision, le 16 juin, qui était le premier jour du marché, Madame partit vers les six heures du matin. Mademoiselle de Kersabiec portait le même costume qu'elle. M. de Ménars les accompagnait avec un habit de métayer: ils avaient cinq lieues à faire.