Il y a des intonations que l'écrivain ne peut rendre. Ces deux mots: «J'étais là,» prononcés par M. Jumelle, furent dits d'une façon plus que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement à la Comédie-Française eût été signé séance tenante.
Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'était à demi rejeté en arrière; son corps était grandi de trente centimètres au moins; il dépassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'Émilie, pendant que sa main gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez.
—Il y a là dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant où elle a été brutalement éloignée de vous. Comme elle a souffert! Son père,—un monstre, monsieur le marquis,—l'a torturée de toutes les façons possibles! Pauvre ange! elle offrait à la persécution un front d'airain. Jamais je n'ai vu de résignation pareille… Puis, je vous le répète… heureusement, j'étais là!
—Donnez! donnez donc!
—Oui, mais vous me promettez…
—Je ne vous promets rien.
—Ah!…
M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une égale vivacité. Mais, sans doute, il était confiant dans l'excellence de son arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une anxiété fiévreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient.
L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police politique, le journal de la vie de Fernande, écrit par elle, plus une lettre. Voici quelle était cette lettre:
«Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous puissiez venir à mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence à espérer. Un ami est venu à moi dans ma détresse. Il avait une fille de mon âge, et s'est attendri à ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui vous remettra cette lettre… et pensez à moi qui souffre et qui pleure, et qui mourrai sans vous!