C'était difficile, et cela pouvait être dangereux. Il ne fallait pas qu'il fît consciencieusement cette trahison involontaire dont voulait le rendre coupable le sous-chef de la police politique.
Jean marchait lentement. À mesure qu'il faisait du chemin, il voyait les deux agents qui se rapprochaient de lui. Enfin, il arriva sur le bord de la Loire. Il retourna vivement la tête en arrière et regarda. Cinq mètres le séparaient à peine de ses suivants. Alors il enjamba le parapet du pont et se jeta à l'eau. Deux exclamations de colère retentirent.
Elles furent suivies d'une double chute. Mais M. de Kardigân avait calculé son action. Évidemment les agents de police croiraient qu'il s'était laissé aller à un courant et feraient de même.
Au contraire, Jean-Nu-Pieds remonta le courant en quelques brassées, et se tint caché contre une arche, pendant que les doux mouchards descendaient la Loire vers Saint-Nazaire.
Alors il regagna le rivage et prit sa course. Si ceux qui étaient attardés dans les rues virent cet homme, nu-tête, dégouttant d'eau, courant de toute la vitesse de ses jambes à travers les rues et les ruelles, ils ne durent pas comprendre quelle folie l'agitait. M. de Kardigân voulait faire perdre sa piste aux limiers de la police. Enfin, au bout de trois quarts d'heure, il se trouva éloigné du Cygne du Roi d'une lieue environ. Il se tapit dans une porte et attendit. Personne ne parut. Il attendit encore. Une horloge lointaine sonna deux heures du matin. Il se remit à marcher lentement et prudemment cette fois, en faisant toutes sortes de détours. Ce ne fut qu'à trois heures et demie du matin qu'il arriva devant le Cygne du Roi. Il se hâta de faire le signal convenu. Maître Poulardet, l'aubergiste, faillit tomber à la renverse en l'apercevant.
—Vous! monsieur le marquis?
—Où sont-ils?
—Partis!
—Dieu soit loué!
—Mais ils vous ont donc relâché?…