* * * * *
Le journal de Fernande s'arrêtait là. Jean-Nu-Pieds resta en proie à mille sentiments divers quand il eut fini la lecture de ces lignes déchirantes. Il y avait dans ce que lui disait sa fiancée un mystère, selon le mot dont elle se servait, qui faisait naître son épouvante. Quoi! elle le suppliait de l'oublier, de ne plus penser à elle! puis, un peu après, elle se repentait de sa demande, et, pour la seconde fois, elle le conjurait de l'aimer toujours et de conserver son souvenir éternellement vivant!
—Lui aurait-on fait jurer de ne pas m'épouser? pensa-t-il. Mais elle me le dirait. Ce ne peut être cela. Qu'est-ce donc alors?… Ma tête se brise…
Jean-Nu-Pieds avait quitté le Cygne du Roi à cinq heures et demie. Il avait été arrêté à six heures. Sa conversation avec M. Jumelle avait duré deux heures. Il devait donc, en ce moment, être onze heures ou minuit.
—Ce Jumelle a joué un rôle, continua M. de Kardigân. Évidemment, il a abusé de la confiance de cette pauvre enfant. Il m'a rendu à la liberté, espérant que je trahirais les nôtres; mais j'aimerais mieux mourir… Ah! si mon brave Aubin était là!…
Il regarda le papier sur lequel avait écrit Fernande, et le baisa:
—Voilà tout ce qui me reste d'elle. Amour, tendresse, dévouement, tout ce qui faisait battre mon cœur est là-dedans. Où est-elle? ne lui a-t-il pas menti?
Jean-Nu-Pieds ouvrit la porte de sa chambre, et se trouva dans le corridor de l'hôtel où il était descendu. Il arriva bientôt dans la rue. Son œil perçant distingua à droite et à gauche un homme en embuscade. Que lui importait? Il voulait marcher, non pour aller quelque part, mais pour respirer à pleins poumons l'air plus vif de la nuit. Il avançait droit devant lui.
Les passants étaient rares. Dans une ville de province, minuit c'est quatre heures du matin à Paris. Les deux agents qui le guettaient le suivirent à distance. Jean-Nu-Pieds feignit toujours de ne pas les voir. Une idée venait de germer dans son cerveau, idée qui prenait corps à mesure que se condensait sa pensée.
S'il pouvait échapper à ces agents!