Alors il a serré mes deux mains dans les siennes avec affection.
—Vous me rappelez ma pauvre fille; elle aurait votre âge. Elle était douce et bonne comme vous. Quand je vous ai vue si malheureuse, je me suis juré de vous protéger en souvenir de ma chère Lodoïska. Plût au ciel que, si elle eût vécu, elle eût trouvé quelqu'un pour la sauver, comme je veux vous sauver…
Si j'avais pu avoir encore de la défiance, elle aurait disparu, car de grosses larmes brillaient dans ses yeux…
C'est une protection de Dieu qui a permis que quelqu'un pût encore s'intéresser à moi. Il vous remettra ces lignes… O mon ami, celui qui m'aurait dit cela, il y a huit jours, m'eût rempli le cœur de joie; aujourd'hui, j'ai peur. Je me dis que ce sera pour vous une douleur si grande!
Mon protecteur s'appelle M. Jumelle. Il m'a tout raconté. Pour arriver ici, il faut partir de Paris par la route royale de Dijon. Arrivé à un petit village nommé Verrey, et qui est un peu après Montbard, il faut prendre la route de Saint-Seine-l'Abbaye. De Saint-Seine-l'Abbaye à Siry, il y a quatre lieues, en passant par le village de Lamargelle. À Léry, il y a deux châteaux; celui où l'on m'a renfermée est enfoncé au milieu des arbres. Je vous dis tout cela, et pourtant, mon ami, je vous le dis sans espérance; mais ce nous est une âpre joie de penser que ceux que nous aimons pourront nous suivre par le cœur.
L'homme devant qui tremble mon père est en effet un royaliste. Il se nomme M. d'Héricourt. Cela m'étonne, car c'est un misérable…
Vendredi.
Hier au soir, j'ai interrompu ma lettre. Maintenant que je sais que vous la lirez, les idées m'arrivent en foule. Autrefois je pleurais trop: mon amour seul parlait. Ami, ne m'en veuillez pas du mystère que je suis obligée de vous cacher. Je suis sous le coup d'une iniquité telle, qu'il me paraît impossible que Dieu la laisse s'accomplir.
J'ai essayé de m'enfuir, mais je n'ai pas pu; mon père m'a même refusé la présence du curé de Léry. Je comptais sur sa parole pour donner un cours meilleur à mes pensées.
Car je suis prise de colères et de révoltes. La destinée me frappe si cruellement et à coups si redoublés, que je me sens en rébellion contre elle.»