Nous avons dit qu'après Sainte-Seine, la route débouche sur le village de Lamargelle. Le marquis de Kardigân devait y passer sans y jeter les yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A…, n'avait pas encore doté ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux châteaux qui existent en France.
En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bordé de broussailles où se jouent l'épine-vinette et la mûre bleue. Après une montée de cinq minutes, on arrive sur un plateau; à gauche, en allant vers Léry, surgit un petit bouquet de bois où croit éternellement une mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent mètres. A droite, derrière un champ de sarrazin, apparaît un second bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont poussé à même sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La route subit alors une forte déclinaison et s'enfonce entre une plaine montueuse à gauche, et une espèce d'abîme à droite. Au bas de cet abîme coule la petite rivière, l'Ignon, sœur de ce Lignon que le baron d'Urfé a immortalisé dans l'Astrée.
C'est là que l'œil découvre un merveilleux paysage. Que Corot ou Théodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront tôt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette magique. À partir de la rivière se lèvent deux collines qui s'étagent au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux forêts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs produit, suivant la distance, un effet varié.
La seconde de ces forêts qui portait et porte encore le nom de Chameaux, expliqué par les bosses que la nature lui a données, laisse apercevoir au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui paraît à l'œil, à distance, comme une oasis dans un désert de feuillage.
Cette ferme a été bâtie sur les ruines et avec les pierres mêmes du château de Quiévrain.
Jean-Nu-Pieds s'arrêta à contempler le château qu'il voyait de loin et s'abîma dans ses pensées. Ces quatre murs, à l'aspect de donjon féodal, renfermaient donc ce qu'il avait le plus aimé. Il laissa la chaise de poste au village de Léry.
Le château de Léry, déjà construit alors, est occupé aujourd'hui par une ancienne célébrité médicale, M. G…, qui est venu demander à la campagne le repos qu'il a si bien gagné sur le champ de bataille de la science et de l'humanité. En 1832, il était occupé par un vieux gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous la première République.
Le hasard voulut que, en faisant dételer ses chevaux au village, le marquis de Kardigân entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui était familier. Son père l'avait dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves et les mieux aimés.
Jean-Nu-Pieds vint sonner à la porte d'entrée, qu'ombrage un marronnier gigantesque.
—M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se présenta.