Robert pensa à son frère, sur les traces duquel on était.
Il se dit que Jean-Nu-Pieds avait besoin de sa liberté, sans se dire aussi qu'en prenant sa place il se condamnait lui-même à mort.
—Je suis le marquis de Kardigân! répliqua-t-il d'une voix ferme.
Pourquoi aurait-on douté?
Il était impossible d'admettre qu'un autre que Jean-Nu-Pieds se livrât sous son nom. Les passions surexcitées par la guerre désespérée et héroïque qu'avaient faite les Vendéens, faisaient trop prévoir, hélas! quelle serait l'issue d'un procès, intenté surtout devant un conseil de guerre.
Le colonel s'inclina devant Robert Français.
Pour un officier, un ennemi prisonnier n'est plus un ennemi. Puis la légende de la Pénissière avait mis une auréole de gloire autour du front de Jean-Nu-Pieds.
—Monsieur le marquis, dit le colonel, croyez que mon devoir m'est pénible à remplir. J'aurais préféré avoir l'honneur de vous connaître plus tard, lorsque les passions qui nous séparent auront été calmées. Je dois prévenir mon supérieur, M. le général Dermoncourt, qui devra lui-même se mettre aux ordres de M. le comte d'Erlon, commandant en chef de la division militaire. Mais en dehors de ce que ma conscience m'oblige à faire, je suis tout prêt, monsieur le marquis, à accomplir tout ce qui sera en mon pouvoir pour adoucir votre position.
Ces dignes et loyales paroles émurent le jeune homme, bien qu'il ne pût en être étonné. Il savait que, dans notre armée française, les grands cœurs ne sont pas rares.
—Je vous remercie, colonel, et soyez assuré que votre courtoisie me laisse une grande gratitude pour vous. Je n'ai qu'une chose à vous demander; j'espère que vous voudrez bien ne pas me la refuser. L'un de mes meilleurs amis, mon plus cher compagnon d'armes, M. Henry de Puiseux, est captif comme moi. Je désirerais que nous eussions une prison commune.