Quand les deux jeunes gens furent seuls, Robert Français commença par raconter à Henry tout ce que nous savons; par suite de quelles circonstances il avait découvert où était le marquis de Kardigân. Il connaissait l'intimité des deux amis, et il était bien sûr de ne pas commettre d'indiscrétion en prononçant devant Henry le nom de Fernande.

Ce nom amenait encore une contraction douloureuse sur le visage de Robert. Il l'aimait toujours! car s'il était de ceux qui ne savent pas oublier, Fernande était de celles qui ne peuvent être oubliées.

Henry connaissait cette dramatique et touchante histoire des deux frères qui s'étaient trouvés, l'épée à la main, en face l'un de l'autre. Il admira du fond du cœur ce dévouement si noble et accompli si simplement.

Si deux frères avaient jamais dû être séparés, c'étaient bien ceux-là.

Tout se dressait entre eux comme un obstacle infranchissable à leur tendresse: la volonté du père, qui était brisée, non par la leur, mais par la destinée; les opinions politiques qui faisaient de l'un un républicain, tandis que l'autre gardait entière et intacte la foi de ses ancêtres.

Il fallait qu'il fût bien grand de cœur, cet aîné de la famille auquel on avait enlevé son droit d'aimer et son nom, pour aimer d'une si généreuse affection celui qu'on lui avait préféré!

Henry de Puiseux se sentit pris d'une très-profonde sympathie pour cette vigoureuse et sincère nature. Il écarta avec soin de leurs conversations tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler qu'ils étaient d'opinions politiques si diverses.

La nuit, Robert s'endormit d'un doux et calme sommeil, ce sommeil qui vient de la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain matin, à dix heures, ils furent prévenus qu'on allait les transférer dans une cellule beaucoup plus grande, M. le comte d'Erlon ayant permis qu'ils fussent réunis. En même temps, on les avertissait que le capitaine-rapporteur, chargé d'instruire contre eux, allait se présenter dans l'après-midi.

Ce capitaine-rapporteur a laissé un nom par suite de la constante modération et de la réelle éloquence qu'il déploya dans cette série de déplorables affaires qui furent la conséquence des événements de la Bretagne. Il s'appelait M. Fournier.

M. Fournier crut devoir prévenir les jeunes gens que leur cas étant distinct de celui de M. de Révilly, qui lui au moins n'était pas coupable de révolte à main armée, leur procès serait distrait du sien; au reste, la place de Nantes avait reçu du maréchal Soult l'ordre d'en finir au plus vite avec les chouans prisonniers. Le conseil de guerre s'assemblerait très-probablement le lendemain et jugerait aussitôt.