Un jeune homme s'avança.

—Moi, le marquis de Kardigân!

Une stupeur générale fut la suite de cette révélation.

Déjà Jean-Nu-Pieds s'était tourné vers Robert, et lui disait, en l'embrassant:

—Merci, mon frère!

Il y a dans la vie des coups de théâtre aussi puissants que ceux que savent créer les maîtres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc deux marquis de Kardigân?

La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa aussitôt, dès que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la parole.

—Monsieur le président, dit Jean-Nu-Pieds à voix haute, et en tenant la main placée sur l'épaule de son frère, vous m'avez entendu tout à l'heure. J'ai dit que ce témoin en avait menti: je le prouve! le marquis de Kardigân, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu! Cet homme a juré devant Dieu qu'il reconnaissait mon frère!

Le prétendu Isidore Planchut, qui n'était nullement un caporal de l'armée, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine impossible. Il sentait que s'il n'avait rien à craindre de l'autorité, qui était pour lui, la foule, toujours honnête et loyale, quand on la laisse livrée à elle-même, pourrait bien lui faire un mauvais parti.

—Monsieur le président, reprit Jean de sa voix ferme et grave, permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est passé. Comment mon frère a-t-il pu être arrêté, lui qui ne combat point dans les mêmes rangs que moi? C'est ce que j'ignore. Son dévouement sublime m'était inconnu. Mais ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai été fait prisonnier le 10 Juillet. La nuit même, j'ai pu m'évader. Voici les passeports qui m'ont servi, sous un nom supposé, à traverser la France. Vous me demanderez peut-être pourquoi, pouvant gagner la frontière, je ne l'ai pas fait? C'est que je voulais sauver… l'un des miens d'un péril imminent. Puis c'eût été déserter!