Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais été un lâche! A Dijon, un journal m'est tombé sous les yeux. J'y ai lu que le marquis de Kardigân était arrêté. J'ai compris alors que l'un de mes amis s'était dévoué pour détourner les poursuites du gouvernement, et je suis revenu à franc-étrier pour dire à la justice qui me réclame: Me voilà!
Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'était établi soudain. Tous ceux qui assistaient à cette scène émouvante et imprévue, demeuraient suspendus aux lèvres de Jean-Nu-Pieds.
Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement impressionnés. Ils commençaient à comprendre quel rôle honteux la police avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent dégoût soulevait ces âmes loyales.
Le colonel Desroys dit avec une déférence évidente:
—Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous êtes décidé à tromper la justice?
—Je n'ai trompé personne, monsieur le président, répliqua Robert Français. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demandé qui j'étais; j'ai répondu: le marquis de Kardigân. C'est vrai: je suis le frère aîné. Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonné mon droit d'aînesse; ce sont là de ces secrets de famille entre un mort et nous. Peut-être vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis républicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardigân, du héros de la Pénissière… Mais, bien que je haïsse les rois qu'il sert, jamais, eussé-je dû mourir, je n'aurais déshonoré mon parti, en voulant le défendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse!
—Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel sévèrement. Veuillez ne répondre qu'aux questions que je vous adresse. Votre devoir est d'éclairer l'esprit des juges.
—Monsieur le président, reprit le jeune homme, mon frère avait disparu. Cet agent de police dont je m'étais emparé, m'avait annoncé que des recherches actives étaient dirigées contre lui. Quand je me suis vu arrêté, j'ai résolu de me livrer sous son nom. J'entravais les poursuites, et mon frère était sauvé.
—Vous risquiez la mort, ne put s'empêcher de dire le colonel.
—Oui, mais le marquis de Kardigân était libre!