—J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de la quitter.

—Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis mariée. Pouvais-je trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adressée à moi-même. J'avais juré sur le Christ! Les malheureux dont le cœur est incrédule ne savent pas combien enchaîne cet engagement suprême pris au nom de la plus sacrée de nos croyances! Et pourtant peut-être est-ce un crime! J'ai lutté contre ma conscience, je me suis débattue, j'ai voulu arracher de mon cœur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je n'ai pas pu.

Le marquis de Kardigân écoutait sans parler. Il dit seulement:

—Continuez.

—Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une heure avant d'entrer à mairie mon père m'apprit que le chef des chouans ne s'appelait pas M. d'Héricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M. Legras-Ducos.

—Ah! c'était lui! murmura Jean.

—Une heure plus tard, j'étais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a appris ce qui vous était arrivé, Jean! j'ai tout oublié! J'ai cru qu'on allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis venue. S'il m'était interdit de vivre pour vous, il ne m'était pas défendu de mourir avec vous…

M. de Kardigân se taisait toujours. Il avait écouté, immobile et silencieux, le long et pénible récit de Fernande. Mais s'il était resté muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait dû briser le malheureux pendant qu'elle lui avait révélé l'affreux secret qui le séparait d'elle.

—Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me maudissez pas. C'est une fatalité implacable qui a tout fait. Ah! cet homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais à être parjure à un serment fait à Dieu!…

A notre époque de scepticisme et d'incrédulité, bien des âmes ne se plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des cœurs, a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparaît, c'est la conscience. Tel qui croit, ne se considérerait point engagé par un serment prêté sur le crucifix. Mais ces deux êtres étaient plus grands que les autres. Ils planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'étaient habitués à se plier de bonne heure au joug, dur peut-être, mais sacré, de la loi divine.