Fernande n'avait pas cru pouvoir se détacher de son serment. Puisqu'elle avait étendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir.
Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plongé dans un abîme de pensées.
—Ne me maudissez pas! répéta-t-elle pour la troisième fois.
Jean-Nu-Pieds redressa le front:
—Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour où nous nous sommes vus pour la première fois. Ce jour-là a décidé de ma vie. Je vous ai aimée à jamais… Et vous étiez la seule femme que j'eusse jamais aimée. Des jours et des mois se passèrent, pendant lesquels je n'ai vécu que par vous et pour vous. Vous étiez devenue ma pensée constante. Je serais mort, si je m'étais dit qu'il fallait renoncer à mon amour.
Puis, j'ai bientôt appris quelle redoutable défense me faisait mon père. Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la régente de France pour que nous pussions concevoir l'espérance d'être l'un à l'autre. Le temps passa encore. O ma bien aimée! je vous ai dû la vie, et j'ai béni la vie qui m'était rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'espérance et de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait hanté mon esprit, si je m'étais dit tout d'abord que c'en était bien fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous appartenez plus, que vous êtes à un autre… Fernande, je pourrais vous répondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque vous n'étiez plus à vous-même, puisque vous m'aviez engagé votre foi… Mais rassurez-vous, ô ma seule aimée. Je ne serai pas aussi cruel contre vous que la destinée l'a été contre moi. Vous me tuez, Fernande, et cependant je vous pardonne, et je vous bénis d'avoir accompli votre devoir qui me rappelle le mien. La volonté de mon père s'accomplit malgré nous-mêmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me désespère, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien fait!
Ils se regardèrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un regard peut renfermer d'amour et de désespoir traduisit leur pensée intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'étaient-ils pas séparés par la plus cruelle des fatalités?
—Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-là. Il me soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,—non de ma souffrance à moi, mais de la vôtre!
—Adieu! Fernande.
—Adieu… déjà… adieu! Quand nous reverrons-nous?…