Ce sont les Grecs qui ont créé cette légende navrante de Prométhée, qui, secoué éternellement à sa roue par le flot montant, se débat sous les serres d'un vautour qui lui dévore le foie. N'est-ce pas là l'image de la souffrance humaine à laquelle l'homme ne peut pas résister, et qui enfonce dans son âme le bec acéré du souvenir?
Henry de Puiseux avait été quelque temps, avant de pouvoir se faire à la comédie qui changeait en ridicules les élégants gentilshommes vendéens. Il revenait sans cesse au passé, et se trompait. Jean, au contraire, semblait éprouver une amère joie à ce déguisement inspiré par son dévouement. Il souhaitait que cette vie continuât. Elle le laissait seul avec lui-même. Peut-être espérait-il arriver à se convaincre qu'il ne jouait pas un rôle, et qu'il était bien réellement cet Ulysse Mirliflor dont le nom grotesque excitait à chaque instant la gaieté de Henry.
Qui sait? Sans doute regrettait-il que le sort ne l'eût pas fait naître dans une aussi humble position, au lieu de le combler de tous ses dons. Il aurait été certes plus heureux que né avec d'autres besoins, par conséquent, d'autres souffrances.
Après le départ de Berryer, la vie recommença rue Haute-du-Château, comme par le passé. Les jours s'ajoutaient aux jours; ils n'avaient, ni les uns ni les autres, reçu aucune nouvelle de l'illustre voyageur.
Seul, Aubin Ploguen semblait changé. En vérité, le Breton n'était plus le même. Tous les matins, il lui arrivait une lettre. Cette lettre contenait une ligne. Du 6 octobre, jour du départ de Berryer, au 12, époque à laquelle nous sommes parvenus, Aubin reçut six lettres. Les voici dans leur mystérieuse laconité:
1° Maladie grave, inflammation de poitrine;
2° Beaucoup de mieux;
3° Le mieux se continue;
4° Aggravation, nuit mauvaise;
5° Autre nuit mauvaise;