Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui faisait la caisse de secours israélite.
Où demeurait-elle?
Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre partit..
Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait les avoir connues,—sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur!
À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration.
Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison. Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par an,—même en mourant de faim,—la juive avait imaginé de s'improviser diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un quine à la loterie.
Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille. Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans.
—Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle l'eût quittée la veille.
Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante ans ou un siècle. L'œil était vif, mais chassieux; la peau absolument parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le menton. Elle était hideuse.
—Tu sais que je vais gagner le quine?