—Je vais te tuer!

Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche.

Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.

—Impuissant! Je ne peux… pas… je n'ose pas me venger… Que faire? où aller? Si je brûlais Paris… La fille riche, la fille honnête, la fille perdue… je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû t'étrangler!… Adieu! sois maudite, toi et les autres!

Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.

XIII

LE MAUDIT.

Cette fois c'était fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur. Il résolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tête courbée, sous le poids de l'universelle malédiction qui l'écrasait, mais d'un pas rapide. Il n'avait même plus de pensées, son cerveau était vide. Le vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute volonté, toute énergie étaient mortes. Il marchait. La ville sombre, endormie, se déroulait à ses côtés: il lui semblait que même dans son sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi que les poëtes ont rêvé Caïn fuyant devant le souvenir du crime qui a tué Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le châtiment marche devant. Précédait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce traître, ce Deutz?

Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps consumé déjà par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et demie, tout d'une traite, la distance qui sépare la place de la Concorde de la route de Sèvres. A cette époque où Paris était restreint, la route de Sèvres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine banlieue. Le chemin commençait à s'animer; on voyait passer les laitières dans leurs petites voitures, les maraîchers conduisant leurs épaisses charrettes à grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il marchait. Un flot de pensées sombres s'agitait tumultueusement en lui. Les moindres détails de la triple insulte qu'il venait de subir se retraçaient à son esprit. Une parole de rage montait à ses lèvres; il l'étouffait, car il avait peur de s'entendre parler.

Vers deux heures du matin, il s'arrêta. Ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Devant lui coulait la Seine; à droite et à gauche, deux longues rangées de maisons. Sur l'une d'elles, il aperçut la branche de houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un certain temps pour se faire ouvrir. Un garçon tout endormi se présenta, mais il recula de deux pas à la vue de cet homme pâle comme un mort, couvert de sueur et dont les cheveux en désordre se collaient à ses tempes.