Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul à la course ne pouvait lutter avec lui. Il ne donnait pas à sa course toute sa rapidité, parce qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui, abandonnassent par épuisement. Alors à ce moment, il se saisirait du traître, et, selon sa menace, le jetterait à la Seine après lui avoir attaché une pierre au cou. Les imprécations arrivaient, furieuses, exaspérées, aux oreilles de Deutz:

—C'est le maudit! criait-on.

Et toute la meute répétait:

—C'est le maudit!

—C'est le maudit!

Son cœur, lâche, vil, ignoble, battait à rompre. Il allait mourir! Comment pourrait-il échapper? C'était impossible, impossible de fuir encore, lorsque ses forces le trahiraient… Et devant lui, la route, immuable, avec les promeneurs étonnés qui contemplaient Caïn fuyant la suprême justice… On ne se mettait même plus devant lui. Ceux qui le rencontraient s'écartaient avec dégoût, comme s'ils eussent craint d'être souillés par son toucher seulement.

Il râlait déjà. Il calcula dans sa pensée qu'il ne pourrait plus courir que sur une longueur de deux cents mètres. Aubin Ploguen était de trente pas en avance des autres… Deutz fit encore un effort. A droite s'ouvrait une grille, donnant sur une longue allée aboutissant à un château. Il entra dans cette allée… Sur le perron du château, il y avait une jeune femme debout… Il roula à ses pieds, râlant, mourant…

—A boire… à boi… dit-il.

La jeune femme, émue de pitié, sans se demander qui était cet homme, d'où il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au même instant arrivait Aubin Ploguen, précédant les poursuiveurs. Il s'apprêtait à saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il la reconnut:

—Madame Fernande! dit-il.