* * * * *

La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, séduits par une belle et sèche journée d'hiver avaient fait une promenade à la campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu pluvieux.

En effet, la pluie commença à tomber glacée, le vent ne cessait pas: de temps à autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du maudit, couché au milieu des herbes, livré à toute l'inclémence d'une nuit d'hiver!

Ah! il avait voulu fuir la misère! Ah! il avait eu honte de la pauvreté qui travaille, espère et attend. Il avait voulu être riche, posséder, lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps enviées aux autres… Pour obtenir cette richesse, pour atteindre à ces jouissances, il avait commis un crime horrible… Et quand il se croyait au but, il restait seul, abandonné, maudit, exposé aux intempéries du ciel, à la pluie froide qui inondait son corps!

* * * * *

On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on disait alors, ou bien des chars-à-bancs vulgaires, qui laissaient mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgré tout cela, ceux qui étaient dans les voitures riaient de bon cœur, se moquant de la pluie, se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'âme en repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux… C'étaient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se délassaient, s'amusaient, après avoir travaillé honnêtement toute la semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les uns et les autres, ni même de cent mille, ni même de cinquante mille… Ils étaient pauvres, mais ils avaient le cœur en paix…

Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle! Quel martyre! il est évanoui, mais le corps seul a été vaincu, sans doute, et son âme,—cette âme à laquelle il ne croit pas,—vit et pense encore… Il doit faire un cauchemar affreux… Des rêves effrayants traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent, naissent à la contemplation cachée d'une vision terrible…

Le corps s'est affaissé dans l'herbe, entrant peu à peu dans la terre amollie par la pluie. Elle couvre déjà une partie de la poitrine. O l'horrible visage! son rictus grimaçant est ignoble. La tête contractée par la souffrance physique et par l'épouvante morale, la tête ressemble à celle d'un de ces damnés que le Dante promène à travers son enfer…

Il a vendu une reine! On lui a compté ses trente deniers, et cependant il est là, abandonné, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les plus charitables ont refusé de faire l'aumône…

* * * * *