Et ils couraient.
La route semblait ne pas diminuer devant eux; c'était toujours l'inaltérable longueur de ce ruban qui s'allongeait comme un immense serpent à travers la plaine poudreuse. Pas un souffle d'air. L'atmosphère était embrasée; les pieds des paysans frappaient le sol durci à coups redoublés, mais avec un bruit automatique, régulier comme les battants de fer d'une machine.
Le visage de Lenneguy annonçait l'épuisement. Il devenait livide. Le mouvement de la main voulant arracher un poids à la gorge était plus fréquent.
—Courage, mon gars! répéta Aubin.
Lenneguy se tait. Il sent qu'une parole prononcée insufflera dans ses poumons plus d'air qu'ils n'en peuvent supporter. Ils courent encore! Aubin songe. Il se représente les chouans du château de la Pénissière cernés dans leur asile par des forces dix fois plus nombreuses. Il les connaît. Ils aimeront mieux mourir que de se rendre. Est-ce que ce n'est pas la vieille Bretagne qui a gravé avec du sang sur son hermine cette noble devise, digne de Sparte:
Potius mori quam fœdari!
Mourir! Tant de braves et loyaux jeunes gars, tant de soldats d'un grand principe, tant de héros! Mourir… parce que lui, Aubin Ploguen, ne serait pas arrivé à temps!
C'est là la seule chose qui l'épuise. En vérité, que lui importe la longueur de la route, que lui importe une fatigue surhumaine? Si Dieu lui a mis dans le corps une force inouïe, si son cœur est puissant, si ses jarrets sont d'acier, c'est pour qu'il sauve les serviteurs du roi!
Et son maître est parmi ceux-là! Et la vie de son maître est entre ses mains!
Il se retourne: