On voyait distinctement les deux enfants du peuple, quand la fumée se dissipait un peu, debout, au milieu des gentilshommes qui les entouraient. Alors un tireur plus habile les visait… le coup partait, mais le clairon résonnait toujours, musique sublime qui semblait pleurer les morts et exciter les vivants.
Pourtant, les bleus, de plus en plus épouvantés, hésitaient à entrer franchement dans l'esplanade qui s'étale devant le château. Et c'était là que Jean-Nu-Pieds les attendait. Il devinait que la moitié des décharges dirigées contre eux devait être perdue, car les soldats se cachaient quelquefois derrière les gros murs d'enceinte, comme derrière un rempart vivant.
Il fit brièvement courir parmi ses hommes l'ordre de modérer. Et l'on entendit répéter, de l'un à l'autre, d'une voix ferme, mais basse, le commandement du marquis de Kardigân.
En effet, comme par enchantement, les coups de fusil des blancs parurent diminuer peu à peu. À peine encore quelques décharges isolées.
Les coups de fusil continuèrent aussi nourris du côté des bleus, pendant cinq minutes… Mais la mort semblait planer sur le château: les deux clairons s'étaient tus. Ils les crurent vaincus, les uns morts, les autres en fuite.
—En avant! cria le capitaine.
Les soldats se précipitèrent; ceux qui étaient en tête parvinrent jusqu'au milieu de l'esplanade, les derniers se hâtèrent de franchir les murs d'enceinte.
Mais à peine furent-ils tous en vue, que les clairons reprirent leur charge endiablée, et qu'une formidable détonation ébranla les voûtes du vieux manoir.
Fusillés, les uns à vingt pas, les autres à trente, les bleus tombèrent comme des épis pressés que fauche la main du moissonneur. Ils répondirent par un rugissement de colère, et la bataille recommença avec un acharnement nouveau.
Les blancs se sentaient vainqueurs.