Fernande était pâle; mais elle semblait ne pas connaître la fatigue. De demi-heure en demi-heure, elle se reposait; elle s'asseyait sur les pierres, regardait fixement devant elle. Dans son immobilité douloureuse, elle semblait être alors comme la fée de ces ruines. Un rayon de lune prêtait à ce décor du château incendié quelque chose de ce théâtral aspect du reste des monuments romains dressant leurs bras décharnés, vieux de quinze siècles.

Quand les pierres, les poutres, et les débris déblayés encombraient, le paysan les charriait dans sa voiture et allait les transporter plus loin.

Puis le travail reprenait. Trois heures s'écoulèrent ainsi. Le soleil s'était levé, lentement, majestueusement.

A sept heures du matin, le paysan tournant son chapeau entre les doigts, d'un air très intimidé, dit à Fernande qu'il avait faim.

—Allez, mon ami, répondit-elle, nous vous attendrons.

—Oh! ce n'est pas tout, mademoiselle; il y a une ferme, près d'ici, à un quart de lieue. Ce sont de braves gens: ils me donneront bien une écuellée de soupe et un pichet de cidre.

—Allez, vous dis-je.

Elles restèrent seules toutes les deux. Ni l'une ni l'autre ne connaissait la faim: la douleur nourrit. Que la jalousie de Jacqueline souffrît ou que ce fût l'amour désespéré de Fernande, ce n'en était pas moins la douleur humaine dans ce qu'elle a de plus profond et de plus inconsolable.

Elles attendirent le retour du paysan, leur guide, assises à côté l'une de l'autre, et toujours sans s'adresser la parole. La mort qui se dressait si près d'elles ne suffisait pas à tuer ce qui les séparait. Jacqueline se disait que Fernande avait été la mieux aimée, celle à qui Jean-Nu-Pieds avait voué sa vie; et cela seul suffisait à la faire haïr. Et pourtant comme il était loin ce bonheur de la jeune fille, comme tout était bien fini!

Le paysan revint, et les travaux recommencèrent. Le trou creusé avait environ deux mètres de profondeur sur trois de large, et c'étaient deux femmes aidées d'un seul homme qui obtenaient un pareil résultat! Il est vrai que la terre et les pierres, amollies pour ainsi dire par le feu, étaient devenues friables. La pioche enfonçait aisément, ainsi que dans un terrain détrempé par de fortes pluies.