—Puisque je vous dis que vous me rendez service! Vous ne voulez pas être mon banquier? Il faudra bien que je le paie, ce buste, que vous consentez si aimablement à faire. Que vous importe si c'est tout de suite?
Elle bavarda pendant une heure; et le jeune homme l'écouta, très attentif, parce qu'elle lui parlait de Mme de Guessaint. Nelly lui dit quelle artiste était Faustine, et pourquoi le monde ignorait la flamme géniale qui brûlait en elle. Peu à peu, l'ombre emplissait l'atelier, et les causeurs ne s'en apercevaient pas. Bientôt, Jacques alluma une lampe, et le bavardage recommença. Le temps coulait si vite que Mme Rosny, inquiète de ne pas voir rentrer son fils, vint le chercher tout à coup.
—Ma mère, Madame, dit Jacques un peu embarrassé.
Françoise, à demi cachée dans l'ombre, dévorait des yeux cette étrangère qu'elle trouvait auprès de son fils, dans une conversation intime, à une heure si avancée de la journée. Nelly s'excusa et prit congé, après avoir remercié le sculpteur et salué Mme Rosny. Dès que Mme Percier fut partie, Françoise interrogea son fils. Quelle était cette inconnue? Une femme du grand monde, sans doute? Du grand monde! Elle disait ces trois mots avec amertume. Sa jalousie ne s'y trompait pas une minute. Jacques aperçut le petit portefeuille, et dit gaiement:
—Je ne sais pas son nom. Elle venait me demander de faire le buste d'une de ses amies. Toutes deux sont fort liées avec M. Grandier. Regarde donc, mère! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise agréable. Cette dame a le tort de payer d'avance, mais elle paie cher.
Joyeusement, il embrassait sa mère, dont la méfiance se dissipait peu à peu. Elle avait cru d'abord à quelque mondaine amoureuse; et les caprices de mondaine lui faisaient peur. Il s'agissait, au contraire, d'un travail, d'un travail bien payé: rien de mieux.
—Je te mène au cabaret, maman. Ce soir, nous faisons une partie fine à nous deux!...
IV
Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna son amie à l'atelier du square des Batignolles. A la troisième, Faustine arriva seule. Il en fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent pour le jeune homme des journées pleines d'enchantement. Faustine se sentait vivement attirée par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome, deux ans auparavant. Mme de Guessaint, trop fière pour craindre le danger et d'ailleurs trop pure pour le connaître, se laissait aller doucement à la sympathie que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles, dévorant des yeux le beau visage qui posait devant lui, elle parlait avec le même abandon que si elle eût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours le même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions s'étaient réunies dans cette jeune femme, pour un homme tel que Jacques. Mme de Guessaint paraissait tout connaître: elle gardait de ses voyages une fraîcheur de souvenirs, une variété d'expressions, une poésie de langage qui emportaient l'artiste dans un monde nouveau. Elle disait les paysages sans fin de la Syrie, les plaines où jaillissent les cactus énormes, et les arbustes gris, secouant la poussière de leurs feuilles fanées; et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien et la sensation subtile de l'artiste; et les terrasses du temple de Salomon, que flanquent des tours crénelées sous le bleu profond du ciel; et l'émotion subite quand, du sommet de la citadelle de Sion, l'œil descend sur la sombre vallée de Josaphat. Brusquement, elle quittait la Syrie pour l'Europe; elle racontait Madrid et ses élégances raffinées; la verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir, couchée au milieu de ses palmiers et de ses aloès. Puis la mosquée de Cordoue, avec ses mille colonnes de porphyre; et la cathédrale de Séville, où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve, cet immense vaisseau de pierre où Notre-Dame de Paris danserait à l'aise; et la Giralda, le jour du samedi saint, quand toutes les cloches partent à la fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel éternellement pur.