Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes seuls savent parler aux artistes. Le jeune homme comprenait toutes les descriptions de Faustine, heureuse elle-même de se sentir comprise. Une irrésistible sympathie les avait d'abord attirés l'un vers l'autre. Maintenant, cet homme de génie et cette femme rare, connaissaient l'union de leurs intelligences, avant l'union de leurs cœurs. Jacques savait peu de chose en dehors de son art. Il ignorait le monde, où il ne mettait jamais les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences; il ne savait pas qu'on ne pardonne jamais aux hommes, même supérieurs, de se passer des autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là fermés.
—Vous me dites que vous n'aimez pas le monde, Monsieur. N'importe: il faut y aller. Si puissant que soit votre esprit, il ne possède, en somme, comme celui de toute créature humaine, qu'un nombre limité d'idées. Nous avons besoin, les uns et les autres, d'échanger nos pensées, de nous renouveler nous-mêmes en renouvelant ceux qui nous entourent. Vous me pardonnez de vous faire un peu de morale?
—Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame. J'ai toujours vécu comme un sauvage, replié sur moi-même, absorbé dans mon travail. Vous m'initiez à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais qu'un artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées de ma mère. Elle se trompait, n'en sachant guère plus que moi. Vous, dont l'esprit est ouvert à tout, vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon Dieu, qu'en un temps où les femmes sont si futiles, il s'en rencontre une telle que vous!
—Prenez garde! votre phrase ressemble à un compliment. N'oubliez jamais en me parlant que je hais la banalité. Alors, je vous ai réconcilié avec le monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi, et j'en serai charmée.
Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand, un après-midi, la causerie effleura la politique. Jacques lui parlait d'un bas-relief dont l'idée le passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution, faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires de 92, et les belles fureurs de ces années sanglantes et guerrières.
—Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut pour qu'on l'abaisse au niveau de la politique.
—Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de l'histoire.
—Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la Commune aussi serait de l'histoire. Cependant, il ne vous viendrait pas à l'idée de couler en bronze les massacreurs et les bandits de cette époque-là.
Jacques dit d'une voix brusque:
—Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs malheureux d'une idée fausse, voilà tout.