Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante.
—Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien de ma vie. Mon père a été tué par une balle des fédérés, et les fédérés ont fusillé mon frère!
—Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles ont fusillé mon père!
Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient en ces deux êtres. Leurs idées contraires se choquaient violemment. Le choc pouvait faire jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés.
—Votre père et votre frère ont été tués, reprit Jacques d'une voix très douce. Comme vous avez dû être malheureuse!
—Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement émue, comme vous avez dû être malheureux!
Et d'instinct, ils se tendirent la main, comme pour abjurer les haines d'autrefois. Ce jour-là, Jacques ne travailla pas davantage. L'un et l'autre parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque au pays, son patriotisme, sa fin sublime de héros; elle évoquait le souvenir d'Étienne, le soldat aventureux, au caractère généreux et fier. Lui, de son côté, racontait les années dures de l'ouvrier, les souffrances de Pierre Rosny, sa mort tragique au coin d'un fossé; si bien que son fils et sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil, ne goûtaient même pas la triste joie de prier sur sa tombe. De nouveau, les deux jeunes gens se sentaient unis par cette communauté de douleurs semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait séparé deux âmes vulgaires rapprochait ces deux âmes supérieures. Oubliant que leurs pères étaient morts dans des rangs opposés, ils abjuraient les fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur qui faisait de pareils orphelins.
Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne parlèrent plus du passé douloureux. La jeune femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son enfance. Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat, pendant la guerre; comment il tombait à Montretout, la poitrine trouée par une balle; l'histoire de cette médaille militaire obtenue par M. Grandier, puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques ne voulut rien cacher. Il dit toute son histoire, avec un abandon plein de gaieté, riant de la misère d'autrefois, lorsque l'argent manquait et que le travail acharné de sa mère suffisait seul à les faire vivre. Mme de Guessaint questionna curieusement Jacques Rosny sur Françoise. Mais celui-ci s'enferma dans une sorte de craintive discrétion. Il sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux femmes! Faustine cependant insista pour que l'artiste donnât suite à son projet de sortir, d'aller dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait sur lui, pour qu'il persistât dans cette claustration. A présent, il cherchait des défaites, il s'efforçait de réfuter ses arguments; mais elle sentait bien qu'elle prenait lentement une influence considérable sur cet esprit.
A la fin de la première semaine, une phrase de Jacques la fit réfléchir. Ils discutaient une question assez importante de l'art contemporain: le modernisme. Mme de Guessaint lui conseillait de suivre le courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité emporte loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au contraire, entraîné par sa nature ardente, voulait allier beaucoup de vérité avec un peu de romantisme. Elle combattait cette opinion qu'elle estimait fausse.
—Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme vous doit trouver la formule nouvelle. Cette formule est la même pour le sculpteur que pour le peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le romantisme échevelé des uns, ni dans le réalisme exagéré des autres. C'est la modernité qui triomphera. Il faut être l'homme de son temps.