Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle espérait vaguement que Jacques chercherait à s'étourdir, à oublier, qu'il se jetterait dans le plaisir, qu'il s'éprendrait d'une autre peut-être. Sans rien ajouter, elle sortit de l'atelier, puisque la solitude lui plaisait à présent. Le jeune homme égrenait une à une toutes les pensées anciennes; sa fièvre les exagérait. Il se butait toujours à la même idée. Faustine l'aimait: pourquoi se refusait-elle? L'homme ne se rend pas compte des terribles combats qu'une femme se livre à elle-même. Ses pudeurs, ses hésitations, ses craintes lui échappent, parce qu'il n'a pas la même façon de sentir ni d'éprouver. Une femme telle que Faustine, en se donnant à l'homme qu'elle aime, cède moins à l'entraînement de sa tendresse qu'à l'appel de sa pitié. Elle se livre non pour elle, mais pour lui. Celle qui n'a jamais failli ressent une révolte instinctive de tout son être. Connaissant mieux la vie, Jacques aurait compté sur le hasard, sur le temps, sur les circonstances. Il se serait dit que Faustine, puisqu'elle l'aimait, accepterait un jour toutes les conséquences de son amour. Pour une créature pareille, le danger n'était pas en elle, mais en lui. Elle saurait bien résister à la passion qu'elle éprouvait, non pas à celle qu'elle inspirait. Forte contre sa souffrance, elle serait faible contre la souffrance qu'elle faisait naître. Trop exalté pour réfléchir, trop naïf pour espérer, le jeune homme se débattait éperdument contre son désespoir. Elle avait promis de revenir? Son cœur lui criait qu'elle ne reviendrait pas. Afin de calmer ses terreurs, il résolut de la voir, de se présenter chez elle; Faustine le recevrait, il lui arracherait de nouveau cette promesse dont il doutait. Dans le square, il s'arrêta une minute. L'air vif du soir lui faisait du bien. Il marchait par les rues, espérant que la fatigue d'une course rapide calmerait son exaltation. Devant l'hôtel de l'avenue Kléber, il eut une minute d'hésitation. Si elle refusait de le recevoir? Elle n'oserait pas. Il sonna. La porte s'ouvrit.

—Est-ce que Mme de Guessaint est chez elle? demanda Jacques.

—Non, Monsieur; Madame vient de partir en voyage.

Il ne répliqua rien et sortit. Partie! ah! la misérable! Coquette et menteuse comme toutes les autres! Elle lui jurait de revenir et elle s'enfuyait, pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au délire la passion qui le brûlait. Il tomba sur un banc de l'avenue, ne faisant pas même attention aux passants qui regardaient avec stupeur ce jeune homme élégant, nu-tête, échoué là comme un ivrogne. Tout à coup, il eut un mouvement de rage et reprit le chemin de l'atelier. Il la maudissait, il la méprisait, il l'exécrait. Partie? où allait-elle? Elle avait donné des ordres, sans doute, on ne le lui dirait pas; elle cachait peut-être à tout le monde l'endroit de sa retraite. Eh bien, soit; il l'oublierait. Il voulait l'oublier! Quand il rentra dans son atelier, des rayons de lune filtraient à travers les fenêtres ogivales de la voûte. Le buste de Faustine se dégageait avec des arêtes indécises vaguement baignées dans les pâleurs de la lumière blanche. Jacques restait hébété devant ce souvenir matériel de son amour. Il souffrait maintenant par sa faute à lui. Son génie d'artiste avait modelé une œuvre incomparable. Et Faustine absente, Faustine dont il bannissait le souvenir, réapparaissait vivante et palpable devant ses yeux. Il chassait loin de lui cette idée ravissante et maudite: et voilà que son œuvre se dressait implacable, souriante, pour l'empêcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir. Dans un accès de colère folle, il se jeta sur le buste, enfonçant dans l'argile ses mains frémissantes; avec rage il arrachait la glaise lambeaux par lambeaux, espérant arracher ainsi de son cœur la pensée qui l'obsédait. Il tuait l'image de Faustine afin de tuer son souvenir. Il voulait déchiqueter son œuvre et la détruire, croyant amoindrir sa souffrance s'il rendait au néant la figure divine qu'il en avait tirée. Enfin, épuisé, n'en pouvant plus, il fondit en larmes et se mit à sangloter comme un enfant.

VI

Les arbres du parc de Chavry frissonnaient sous la brise d'avril. Un beau soleil clair jetait des lueurs blanches sur les taillis dénudés. Quelques fenêtres ouvertes, dans cette maison déserte si longtemps, donnaient un peu de vie aux grandes murailles tristes. Dans le salon, assises devant le feu, Nelly et Faustine causaient avec la douce intimité d'autrefois.

—Pourquoi m'as-tu enlevée hier soir? Voilà ce que je ne comprends pas. Tu es arrivée: tu m'as fait préparer une petite malle. Je suis partie sans même savoir où j'allais! Tu me recommandes de taire à tout le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi ce mystère qui rappelle ceux de la Sainte-Vehme?

—Curieuse!

—On le serait à moins. D'ailleurs, je ne te reconnais plus depuis quelque temps. Sûrement, il y a dans ta vie quelque chose que j'ignore. Autrefois, tu m'aurais tout dit. Mais aujourd'hui, tu ne m'aimes plus.