Jacques demeurait écrasé. Partie! Reviendrait-elle? Oui. Elle l'avait promis; et puis, elle l'aimait. Elle l'aimait! Alors pourquoi se refusait-elle? Mais il ne se sentait pas la force de discuter avec lui-même. Cette violente scène le laissait brisé. Malgré l'aveu de Faustine, il souffrait cruellement, devinant bien qu'un abîme le séparait de cette femme. Il la connaissait maintenant; elle pouvait l'aimer, mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille pensées contradictoires se heurtaient en lui. Il ne gardait même pas l'espérance vague de la fléchir, d'obtenir de sa pitié qu'elle cédât à la passion folle qui l'envahissait. Cette créature fière et hautaine ne s'abaisserait jamais à la chute banale, à l'adultère louche qui ment et qui se cache. Quel que fût son amour, elle résisterait vaillamment, dût-elle le fuir. Le fuir? Il eut un cri de colère. Il essaya de se calmer, en se rappelant la promesse de Faustine: elle ne pensait pas à fuir, puisqu'elle avait promis de revenir. Étendu sur le canapé, son souvenir évoquait toutes les séductions divines de la jeune femme. Il cherchait à voir clair dans ce qui venait de se passer. Faustine lui avait avoué son amour; et pourtant, il restait triste, découragé, abattu. Au lieu d'espérer, au lieu de se dire que, fort de cet aveu, il triompherait de ses résistances, il subissait de nouveau une lourde et cruelle lassitude. Les heures s'envolaient; et il demeurait ainsi, angoissé, déchiré par ces incertitudes cruelles, ne sachant que croire, ne sachant que faire, prêt à donner sa vie pour finir sa torture. La nuit tombait quand sa mère arriva dans l'atelier. Comme les jours précédents, elle le trouvait sombre, farouche.
—Tu ne viens pas, mon enfant?
—Pardonne-moi, dit-il, je n'ai pas faim ce soir. Je ne veux pas dîner.
Elle insistait, anxieuse, sans pouvoir obtenir une autre réponse. Jacques voulait rester là, où il venait de la voir, où son souvenir flottait impalpable et parfumé; il voulait demeurer seul, seul avec ses pensées dont il buvait, jusqu'à la lie, la douloureuse amertume. Françoise le contemplait, muette, les bras croisés. Elle se rappelait les paroles d'Aurélie. Est-ce que la comédienne avait raison? Jacques était-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait souffrir? Et elle regardait les traits tirés de son fils, sa pâleur, sa tristesse mortelle.
—Tu ne m'accompagnes pas, mon enfant? reprit-elle doucement.
—Non, mère, permets-moi de rester ici et, je t'en prie, pardonne-moi. Je n'ai de goût à rien. Cela me fait du bien d'être seul.
Seul! voilà que Jacques ne voulait même plus d'elle maintenant! Françoise alluma une lampe; puis, promenant les yeux autour d'elle, elle chercha, regardant, épiant, comme le soldat flairant l'ennemi qui guette une embuscade tendue. Elle voyait clair; Aurélie avait dessillé ses yeux; Jacques aimait follement, éperdument, désespérément. Elle aperçut le buste de Faustine, vaguement éclairé par la lueur rougeâtre de la lampe, et soudain elle comprit. C'était cette femme que son enfant aimait, cette femme qui venait tous les jours, qui causait avec lui, qui s'enfermait avec lui. Mme Rosny eut un geste de colère violente. Elle avait donc en vain surveillé depuis tant d'années l'existence de son fils, en vain elle l'avait fortifié contre les séductions de ce monde exécré. Il fallait qu'une créature sans cœur détruisît d'un seul coup toute son œuvre, torturât son enfant, lui arrachât la récompense de tant de sacrifices! Elle voulait la connaître, cette étrangère maudite qui bouleversait sa vie, Jacques ne l'accompagnerait pas? Eh bien, soit: pendant quelque temps, elle serait patiente. Ensuite, après le Salon, elle l'emmènerait loin de Paris. Et quand elle l'aurait à elle toute seule, elle reprendrait l'empire qu'elle exerçait autrefois.
—Alors, je te laisse. Rentreras-tu de bonne heure?
—Oui, mère.
—Rentre tard, si tu veux. Tu ne me dérangeras point. Je m'endors tout de suite, tu sais.