—Croyez-vous que je ne serais pas heureuse de rester? Venez chez moi, ce soir.

Il voulait la serrer encore entre ses bras. Elle se dégageait, souriante:

—Il faut que je sois en pleine confiance avec vous, Jacques. Une fiancée n'est pas une maîtresse. Ne manquez pas de respect à celle qui sera votre femme.

Elle s'éloignait, heureuse de son bonheur et du bonheur qu'elle laissait derrière elle. Le cœur de Jacques débordait de joie. Jamais son esprit surexcité n'eût osé concevoir un pareil destin. Devenir le mari de Faustine lui semblait de ces espérances auxquelles on a peine à croire. Une seule inquiétude le tenait. Il allait annoncer à sa mère son mariage avec Mme de Guessaint. Que dirait-elle, avec ses idées violentes, avec sa haine contre «les classes riches», comme elle continuait à les appeler? Il ne doutait point qu'elle ne cédât. Mais il y aurait lutte. Et il souffrait toujours de lutter contre une mère qu'il adorait, qui, depuis tant d'années, se montrait dévouée, courageuse, âpre au travail. A qui devait-il ses succès? A celle qui, par son héroïque labeur, lui permettait de les conquérir. La convaincre? il ne l'espérait pas. Elle consentirait, pour ne pas désespérer son fils; mais sa conscience protesterait. Qui sait même si, tout d'abord, la jalousie maternelle ne serait pas la plus forte? Il savait bien quels étaient ses rêves: ne jamais quitter Jacques et remplacer par sa tendresse vigilante toutes les autres tendresses humaines. Il agitait toutes ces pensées en revenant rue Lambert. Avec la netteté de décision des natures franches, il voulait ne pas attendre et avouer tout de suite à sa mère ce qu'elle ne devait pas ignorer. En apercevant Jacques, Françoise demeura stupéfaite. Elle ne reconnaissait plus son fils, sombre et soucieux depuis tant de jours. Ses yeux riaient; une joie profonde illuminait son visage.

—Mère, dit-il, j'aime; je suis aimé. Je te demande la permission d'épouser celle que j'ai choisie, et qui me choisit elle-même entre tous.

Avant même qu'elle pût répondre, rapidement, en quelques mots, il lui racontait ce roman d'amour, jeune et frais comme un poème d'avril. Françoise, immobile, muette, écoutait Jacques, le regardant de ses yeux fixes.

—Alors, tu veux me quitter?

—Mère...

—Tu me quittes, puisque tu te maries! Crois-tu donc que ta femme voudra vivre avec ta mère? Ah! les enfants! Sacrifiez-vous donc pour eux! Donnez-leur tout! Voilà comme ils vous récompensent. Je n'ai plus que toi. Ton père est mort fusillé et dort je ne sais où, comme une bête abandonnée. Je me disais que tu me resterais; je jouissais de ta gloire et mon égoïsme consolait ma douleur. Il te suffit de rencontrer une femme que tu ne connaissais pas il y a trois mois, pour abandonner ta mère qui t'a aimé toute ta vie!

Il se mettait à genoux devant elle; il se faisait humble, tout enfant.