—Voilà bien les gens du monde! Ils n'ont jamais lu le Code, le seul livre sérieux qu'on ait écrit! «Article 147: On ne peut contracter un second mariage avant la dissolution du premier.—Article 47: Le mariage ne se dissout que par la mort.»

—M. de Guessaint n'est donc pas mort?

—Mais non, Madame, il n'est pas mort; disparu seulement, et ce n'est pas la même chose. On n'a pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas retrouvé son cadavre. Pour rédiger l'acte de décès de votre mari, il faudrait qu'on rencontrât des témoins pouvant affirmer à quelle heure, et dans quelles circonstances, il a été tué. Bien plus, l'officier de l'état civil est spécialement chargé de s'assurer du décès; et il est censé devoir le constater toujours personnellement de visu. Vous ne connaissez donc pas l'article 77?

Et les lunettes de M. Denizot sautaient sur son nez, comme si le notaire s'indignait qu'une femme du monde, élégante et jolie, ne connût pas l'article 77! Faustine comprenait que la lutte recommençait pour elle. La fière créature s'y jetait courageusement, comme toujours. Il fallait se battre encore? Eh bien, elle se battrait.

—Certainement, je ne connais pas le Code, monsieur. Mais je comprends tout de suite ce qui est intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me paraît impossible que le Code édicte une sottise. Il résulterait de vos paroles qu'on ne pourrait jamais dresser l'acte de décès d'un homme ou d'une femme dont le corps ne serait pas retrouvé. Cependant, quand un soldat est tué sur le champ de bataille, quand un voyageur disparaît dans un naufrage, ils ne peuvent pas être considérés comme vivants. L'absence de constatations entraînerait toutes sortes de difficultés. La loi doit avoir prévu ces hasards douloureux.

—La loi a tout prévu, Madame, dit gravement Me Denizot, comme s'il n'admettait pas qu'on touchât à l'inviolabilité du Code.

—Eh bien, ce cas est le mien, ce me semble!

—La jurisprudence a dû apporter un tempérament raisonnable aux exigences de la loi. Certes, il est des personnes auxquelles la tenue des registres de l'état civil ne peut raisonnablement s'appliquer. On admet donc que les tribunaux ont le droit de constater un décès par jugement.

—Je m'adresserai aux tribunaux, c'est bien simple.

—Pardon, pardon, Madame. La jurisprudence a décidé qu'en cas d'incendie ou de naufrage, la preuve ressortait suffisamment des témoignages, attestant qu'une personne a été vue enveloppée par les flammes, ou qu'elle a été vue engloutie par les flots. Mais jamais... vous m'entendez bien, Madame?... jamais, en cas de disparition ou même d'absence proprement dite, on n'a pu suppléer à la constatation du décès. Quelques fortes que soient les présomptions, les tribunaux, en dehors de ces deux cas, se sont toujours refusés à prononcer la dissolution d'un mariage.