—Comment, Pierre Rosny n'est pas là?
Un garde national sortit du rang.
—Pierre nous rejoindra au Point-du-Jour, citoyen. Il a une consultation ce matin pour son fils.
Invoquée pour un autre, cette excuse eût soulevé les rires et les quolibets. Mais il s'agissait de Rosny. Personne ne broncha. C'était un homme convaincu et brave, ayant fait dix fois ses preuves. Nul ne se serait permis de douter de lui. S'il n'était pas venu, c'est qu'il ne pouvait pas venir. On ne suspectait ni la bonne volonté ni le courage de celui-là. Pendant une heure, ce fut une suite ininterrompue de commandements, de contre-ordres, d'appels. Des officiers passaient ventre à terre, s'éloignant dans la direction de la rue Royale; les cantinières allaient d'escouade en escouade, offrant un petit verre d'eau-de-vie rarement refusé. Mais les conversations se faisaient plus rares. Nulle part, on ne sentait l'entrain des premiers jours. Une immense lassitude, qui touchait presque au dégoût, alanguissait les cœurs et les volontés.
Enfin douze batteries d'artillerie parurent, sortant des Tuileries, traînées au grand trot par des chevaux vigoureux. Ce fut un roulement de tonnerre, pendant que les canons filaient le long des Champs-Élysées, leurs gueules de bronze tournées vers ce Paris qu'elles voulaient défendre. Un homme grand, sec, habillé d'une longue redingote noire, fit quelques pas sur la chaussée, jetant un regard aigu sur les bataillons rangés. Il inclinait un peu la tête en marchant, comme si elle eût plié sous le poids d'une responsabilité trop lourde. L'œil, fixe et brillant, s'illuminait par instants de rapides éclairs. On sentait là une volonté qui pensait. Un léger tressaillement nerveux secouait le bas du visage. Alors les lèvres minces et pâles s'entr'ouvraient, montrant des dents très blanches. Cet homme était le citoyen Delescluze, délégué à la guerre. Il monta sur un banc et leva la main. Tous les bataillons s'ébranlèrent les uns après les autres dans un ordre remarquable. A force de se battre, ces ouvriers devenaient des soldats. Puis, sous la volonté puissante de ce révolté, ils sentaient mollir les vieilles rébellions toujours prêtes à bondir dans leurs âmes. La longue file noire s'engagea dans l'avenue des Champs-Élysées où le soleil de mai jetait d'éblouissantes nappes de lumière. L'artillerie semblait plus menaçante parmi cet appareil guerrier, dans ce gai retour du gai printemps. Le ciel bleu riait, la brise tiédie embaumait; les arbres exilés au Rond-Point des Champs-Élysées et au Cours-la-Reine, pouvaient se croire encore dans la profondeur sombre de la forêt natale. «Mai qui fleurit, cœur qui rit», dit la chanson. Les cœurs gémissaient cependant, les yeux pleuraient, et là-bas, dans la grande ville, saignait l'immense troupeau des veuves et des orphelins.
Ce n'était pas fini. La Commune concevait le rêve tragique de s'ensevelir sous les ruines fumantes de Paris. Furieusement, elle poussait ces hommes au combat; ils croyaient mourir pour une Idée, et ne tombaient que pour assouvir l'ambition effrénée de quelques-uns. On racontait que ce jour-là l'armée des rebelles tentait une grande sortie: la sortie de malheureux poussés par des chimères et se ruant vers l'Impossible.
Les pavés de Paris s'entr'ouvraient pour vomir des bataillons. De la Bastille à l'Arc-de-Triomphe, montait une foule énorme, remuante, sombre à l'œil. Ondulante et secouée comme un serpent gigantesque, elle déroulait ses anneaux d'acier d'où sortaient des canons de fusil et des baïonnettes aux reflets sinistres. Mais à la Bastille, les bataillons ne s'embrigadaient pas comme aux Champs-Élysées. Ceux de ce quartier-là formaient l'arrière-garde. Ainsi, dans la rue Jean Baussire qui se tord sur elle-même pour aller du boulevard Beaumarchais à la place, c'étaient des allées et venues sans fin. A la porte d'un petit pharmacien, situé vers le milieu de la rue à côté d'un hôtel borgne, une longue file stationnait, impatiente et souffreteuse. On faisait queue pour les médicaments, maintenant, comme naguère pour le pain et pour la viande. Le pharmacien se hâtait et se démenait, ne sachant où donner de la tête. Aidé de ses deux élèves, il préparait hâtivement les ordonnances, sans intérêt, sans pitié pour les malades, qui attendaient de lui la guérison. A peine eut-il un geste d'empressement, quand un garde national entra, disant:
—Voilà, citoyen Rosny.
Le citoyen Rosny était un homme de quarante ans, grand, brun, pâle, d'une figure énergique. Il prit délicatement la fiole entre ses mains calleuses, avec un soin infini, comme s'il craignait de la briser. Il balbutia un remerciement furtif, puis, sortant de la pharmacie, traversa rapidement la rue. Il entra dans une maison triste d'apparence et noircie par le temps. En guise de porte, une cloison disjointe suintant l'humidité. L'étroit escalier conduisait à des chambres pauvres occupées par des ouvriers vivant au jour le jour. Qui donc parmi ces malheureux possédait encore des économies après les épreuves de ces mois terribles? Au cinquième étage, le citoyen Rosny s'arrêta et frappa contre une porte, en disant très bas: «C'est moi, Françoise.» La porte s'entre-bâilla et se referma rapidement, pendant que Françoise répliquait, également à voix basse: «Prends garde. Il ne faut pas changer la température.» La chambre était petite, mais très propre; les murs nus et reluisants, les rideaux éblouissants, les carreaux vierges attestaient des soins de tous les instants.