Le mari de Françoise se tenait les bras croisés, immobile et résolu, à côté du sergent-major. Autour d'eux, remuait le groupe sinistre des vaincus. Ceux qui dormaient ou qui rêvaient s'étaient levés. Une curiosité avide flambait dans leurs yeux. Une querelle? Voilà qui distrairait pendant une demi-heure. Et puis ce prisonnier les excitait comme une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientôt, ils n'auraient plus d'autre ressource que de se livrer à la clémence du vainqueur. Et ils la connaissaient bien, cette clémence des guerres civiles! C'étaient tous ou presque tous des fils d'insurgés, des hommes nés du mauvais côté de la barricade, les descendants des furieux combattants de Juin broyés par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient au fond de leur cœur, comme une légende haineuse, l'histoire de ces funèbres journées. Et peut-être, dans ces âmes rebelles, la révolte venait-elle de plus loin et de plus haut. Depuis l'origine des sociétés, un abîme s'est creusé entre les dociles et les indomptés. Les uns toujours prêts à respecter la loi; les autres toujours disposés à l'avilir. Abel et Caïn n'existent pas seulement dans la poésie grandiose de la Bible. Ils sont le double emblème des luttes fratricides qui ont déchiré et déchireront éternellement les flancs maternels de l'humanité. Fils de Caïn, les disciples des Gracques qui ensanglantaient le Forum pour défendre les lois agraires; fils de Caïn, ces débauchés et ces énervés qui, pendant le vote des sections romaines, couraient à travers les tribus en criant: «Vive Catilina consul!» Fils de Caïn, les bandits de Septembre, les sectaires de Marat, les amis de Babœuf, les insurgés de Juin, et maintenant ces défenseurs de la Commune agonisante.
La haine et la curiosité remuaient en eux. Ils tenaient donc entre leurs mains un de ces ennemis qu'ils exécraient! Certes, laissés à eux-mêmes, ils auraient senti quelque pitié se glisser dans leurs âmes troublées. Mais ils entendaient depuis deux mois d'infâmes calomnies. On leur racontait qu'à Versailles les prisonniers subissaient d'ingénieuses tortures. On les enfermait dans des culs de basse-fosse, on les affamait, on les laissait pourrir de misère et de saleté. Quant aux blessés, on les achevait. Faits indéniables et avérés. Chacun se rappelait encore la fable inventée par un misérable: cette femme en cheveux jaunes, trempant le bout de son ombrelle rose dans la plaie saignante d'un captif.
Cependant l'attitude ferme du sergent-major et de Pierre Rosny imposa pour un instant silence à toutes ces haines. On aimait l'ouvrier compositeur. On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobriété commandaient la déférence.
—Écoutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons beaucoup des nôtres qui sont prisonniers, là-bas. Voici un capitaine. Nous pouvons l'échanger contre dix ou vingt de nos amis peut-être.
Il y eut des murmures et quelques ricanements.
—Ceux qui ne sont pas de mon avis n'ont ni mère, ni épouse, ni enfants! Nous sommes pauvres, nous autres! Nos familles vivent du travail de nos mains. Sans ce travail, elles crèveraient de faim. Lorsqu'on tue un ouvrier dans le combat, on tue aussi des femmes et des petits; tous ceux que la misère va saisir et dévorer!
—Ça, c'est vrai, grommela un garde national d'une voix pâteuse.
C'était un homme de cinquante ans, aux cheveux blancs, qui fumait une pipe de bois à calotte de cuivre, en roulant des yeux humides. Il s'appelait Granset, surnommé Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie, il buvait ferme, et l'ivresse lui inspirait toujours des sentiments tendres. On l'aimait assez. Il faisait rire.
—La concilia... concilia... tion! je ne connais que ça, citoyens. Nous serons bien a... nous serons bien avancés quand nous aurons tué le capi... le capi... le capi...
—Taine! acheva Cadet. Est-il gourmand, ce Grand-Sec! Il mange la moitié de ses mots!