Etienne semblait absolument étranger à la scène dramatique qui se jouait. Avec son insouciance du danger et son mépris de la mort, il observait curieusement ces bizarres types d'hommes qui se pressaient autour de lui. L'intervention du voyou qui achevait la phrase de l'ivrogne le fit sourire, pendant qu'une gaieté nerveuse secouait toute la bande. Cadet fut grisé par son succès; il essaya de le doubler. S'approchant de l'officier il le regarda sous le nez, avec le geste blagueur et débraillé des gamins de Paris. Mais Étienne se tourna vers le sous-officier:
—Eh! sergent, puisque vous êtes le chef, débarrassez-moi de votre camarade! Vous avez le droit de me fusiller, non pas de m'exhiber ce gaillard-là. Il est trop laid... Il ressemble à une punaise verte!
La comparaison faisait une image si frappante que tout le monde éclata de rire. L'œil terne de Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang, grinçant des dents, grommelant une menace.
Jusqu'à ce moment la concilia... la conciliation l'emportait, comme disait l'ivrogne. Les paroles de Pierre Rosny frappaient juste. A quoi bon tuer le prisonnier? Les gens de Versailles seraient trop heureux de l'échanger contre une vingtaine de communards. Le sergent-major fit un signe à Pierre Rosny. Chacun d'eux prit Étienne par un bras, et le conduisit à l'écart, en dehors de la clairière. Un grand chêne s'élevait au milieu des jeunes arbustes, un de ces rois de la forêt qui dressait superbement vers le ciel sa tête orgueilleuse. Le sous-officier voulait éloigner Étienne du groupe des gardes nationaux. Pendant qu'il s'entendrait avec ses compagnons, deux ou trois d'entre eux surveilleraient le prisonnier.
—Inutile, dit Pierre Rosny.
Il regardait le capitaine:
—Citoyen, je vous demande votre parole d'honneur que vous ne chercherez pas à vous enfuir.
Donner sa parole à ces gens-là! Cette idée répugnait à Étienne. Mais Pierre Rosny était le seul qui l'eût défendu. Puis, le jeune homme avait observé la physionomie ouverte et franche du mari de Françoise.
—Je vous donne ma parole, dit-il simplement.
—C'est bien; je vous remercie, répliqua l'ouvrier.