Les gardes nationaux ne semblaient guère disposés à s'entendre. Ils parlaient très haut maintenant, comme si toute espèce de prudence les abandonnait. L'eau-de-vie, l'angoisse, l'insomnie achevaient de brouiller leurs idées déjà confuses. Une trentaine seulement souhaitaient sincèrement l'échange. Les autres rêvaient une exécution lente, une de ces tortures subtiles et raffinées dont, peut-être, quelques-uns s'étaient déjà donné le régal rue des Rosiers. La discussion prenait une allure violente. Seul, le capitaine demeurait calme et souriant, comme si, en cette minute suprême, ce n'eût pas été sa vie qui se décidât. Avec soin, il débarrassait le tronc du chêne des herbes et des brindilles. Puis enveloppé dans son manteau, la tête appuyée sur son bras replié, il s'endormit profondément. La nuit était complète. La lune se cachait déjà dans le ciel couvert de nuages noirs. A peine quelques points lumineux épars dans la clairière. Et ces hommes, si près de la mort, recommençaient à discuter la mort d'une créature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes nationaux moins prudents que les autres, ou plus insouciants, préparaient un feu de branches sèches pour chasser l'humidité de la nuit. Bientôt la flamme jaillissait joyeuse et colorée, étalant une nappe de lumière vive sur les ombres immobiles de la forêt. Sur ce fond rouge, les arbres se détachaient avec des arêtes précises. L'extrémité de la clairière semblait être un large décor où s'agitaient les figurants d'un drame nocturne. Par instants, le reflet des flammes frappait les faisceaux de fusils, et des éclairs grisâtres jaillissaient. Au milieu de ce tableau étrange, s'agitait la passion de ces hommes, prêts à lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent. Le vent se calmait. A peine une légère brise soufflait-elle par instant, comme un vague soupir de la nature troublée dans son sommeil. Seul, Étienne, les yeux fermés, envolé en un songe aérien, restait immobile et indifférent, pendant que la rage des uns et la diplomatie des autres décidaient si ce sommeil d'une heure se continuerait pendant l'éternité.

Pierre Rosny voulait le sauver. Son honnêteté s'obstinait. Résolu, hautain, il se jetait énergiquement au milieu des plus farouches. Et avec l'allure un peu déclamatoire d'un ouvrier nourri par la lecture de Jean-Jacques, il s'écriait d'une voix chaude et vibrante:

—Je dis qu'il n'est pas permis d'hésiter! Vous n'êtes qu'un tas d'égoïstes, si vous méprisez mes paroles. Il n'est même plus question d'échanger le prisonnier contre une vingtaine des nôtres. Est-ce que vous croyez que nous pouvons aisément nous tirer d'ici? Hier, on ne savait pas que nous nous sommes réfugiés dans ce bois. On le saura demain. Si même on devait l'ignorer, est-ce que nous ne sommes pas sans vivres? Croyez-moi! le plus simple est de garder le capitaine vivant. Nous pourrons dire aux Versaillais: «Vous voyez bien que nous ne sommes pas des assassins! Nous tenions l'un des vôtres: nous l'avons épargné.»

On ne répondait pas. A peine un murmure vague, prouvant que les paroles de cet honnête homme entraient comme des coins dans ces cerveaux obscurs.

—Et puis, de quel droit le tueriez-vous? Vous oubliez que nous avons levé le drapeau de la fraternité universelle! On n'a déjà commis que trop de crimes parmi nous. Aux hontes passées n'ajoutons pas une honte nouvelle. Quand on combat pour le droit et la justice, il faut pouvoir porter le front haut, et ne pas démériter de la cause sacrée qu'on défend. Vous êtes les fils des hommes de 93 et de 48. Ce ne sont pas les soldats de Marceau et de Kléber qui auraient massacré un prisonnier sans défense. Lorsque les hussards de la République prenaient un Vendéen, ils aimaient mieux le lâcher que le passer par les armes!

—Voilà qui est décidé, s'écria le sergent-major. Après tout, camarades, vous m'avez choisi pour chef. Et dans la passe où nous sommes, il n'y a que la discipline qui puisse nous sauver.

Nerveusement, il leur expliqua son projet. Il fallait que l'un d'eux s'en allât aux avant-postes des Versaillais. Il dirait qu'une soixantaine de Parisiens échappés à la bataille, proposaient de se livrer, sous la seule condition qu'on leur laisserait la vie sauve. En échange, ils rendraient un capitaine de hussards qu'ils tenaient prisonnier. Par exemple, on devait se hâter et profiter de la nuit pour exécuter ce plan sauveur. Grâce aux ombres protectrices qui couvraient la plaine, le messager arriverait facilement aux avant-postes.

L'égoïsme est le plus vivant des sentiments humains. Dès les premiers mots prononcés par leur chef, tous ces êtres comprirent qu'on leur offrait le salut. Ceux-là mêmes qui, deux heures auparavant, refusaient d'échanger le capitaine contre une vingtaine des leurs, se réjouissaient de sauver leur vie en rançon de la sienne. Pierre Rosny approuvait chaleureusement le projet du sergent-major. Il ne s'agissait plus que de choisir le messager. Les suffrages se portèrent presque tous sur le mari de Françoise. Mais celui-ci ne voulait pas. Il connaissait la mobilité d'esprit de ses compagnons. Un instant apaisés, ils pouvaient redevenir furieux. Et il voulait être là pour apporter au sergent-major l'aide de sa parole et l'autorité de son influence.

On choisit un ouvrier ébéniste, assez brave homme, jeté dans la Commune autant par la misère que par la peur. On lui indiqua le chemin qu'il suivrait, la conduite qu'il devrait tenir. Arrivé aux avant-postes versaillais, il demanderait à parler au chef. Et là, il raconterait tout. Mais il aurait soin de ne pas révéler l'asile de ses camarades, avant d'avoir obtenu la parole de l'officier qui commanderait.

Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'eût bien étonné deux ans auparavant, en lui prédisant qu'il serait un jour mêlé à des événements dramatiques. Faible de caractère et de nature bonasse, il aimait avant tout la tranquillité. Pendant le premier siège, il endossait la vareuse du garde national, comme tout le monde. Son service aux remparts ne le fatiguait pas beaucoup. Sans doute, les affaires ne marchaient plus. Mais trente sous par jour consolent de bien des choses. Lorsque la Commune éclata, il aurait pris volontiers la paisible résolution de rester chez lui. Sa conscience ne l'obligeait pas à se prononcer entre les partis. Que lui importait que Paris fût vainqueur, ou que Versailles triomphât? Il caressait la douce ambition de continuer à toucher trente sous tous les soirs. Volontiers, il eût renoncé à son métier d'ouvrier ébéniste, pourvu que cette haute paie fût soldée toujours. Mais les égoïstes qui siégeaient à l'Hôtel de ville ne permettaient pas aux Parisiens de rester neutres! Il fallait être pour eux ou contre eux. Contre eux, on allait en prison; pour eux, on allait dans un bataillon. C'est ainsi que Joseph Larcher se retrouva garde national. Bien malgré lui! Malheureusement, cette fois, l'enrôlement devenait sérieux. Il ne s'agissait plus de se promener sur les remparts pour guetter dans l'ombre un ennemi toujours invisible. Il fallait faire le service d'avant-postes, exécuter des sorties, risquer sa peau. Joseph Larcher commençait à trouver que, décidément, le métier se gâtait. Et pas moyen de reculer! A la moindre incartade, les chefs se fâchaient. Ces grands diables, improvisés capitaines ou colonels, qui portaient des galons depuis le poignet jusqu'à l'épaule, se montraient bien plus sévères que les vrais chefs de l'armée. Il n'y a que les gueux de la veille pour être durs au pauvre monde.