En quelques mots, Pierre Rosny mit le capitaine au courant de la situation. Il lui expliqua comment il décidait ses compagnons à ne pas commettre un meurtre inutile.

—Je vous ai réveillé pour que vous puissiez manger un morceau de pain avant que le jour soit venu. Il nous en reste si peu que les camarades seraient jaloux s'ils me voyaient vous en donner.

Comme Étienne ébauchait un geste de refus, Pierre ajouta:

—Oh! n'ayez aucun scrupule. Ce pain est la seule provision qui me reste. Je partage avec vous: c'est mon droit. Voilà tout.

—J'accepte, répliqua simplement le jeune homme. Mais, décidément, camarade, vous êtes un brave garçon! Je crois que si nous nous tirons d'affaire tous les deux, vous serez mon ami.

—Je le suis déjà, dit Pierre.

—Pourquoi?

—Parce que vous êtes en danger.

Et après un léger salut de la tête, Pierre s'éloigna de M. de Bressier. Étienne restait confondu. Comment tant de noblesse pouvait-elle s'allier avec tant d'erreur? Pourquoi ce brave cœur battait-il sous la vareuse d'un révolté, non pas sous l'uniforme d'un soldat? Depuis le commencement de la guerre civile, Étienne n'avait guère pris le temps de réfléchir aux causes qui la déterminaient. Revenu de Hambourg sans avoir connu les terribles misères du siège, il ignorait que la folie couvait déjà dans bien des cerveaux troublés. Il ignorait que dans cette immense armée de la révolte qui se signalait, dès les premiers jours, par deux crimes, qui fusillait des généraux sans défense, qui arrêtait un prince du sang, qui saisissait le glorieux soldat de l'armée de la Loire, qui emprisonnait des femmes, des enfants et des prêtres, qui déboulonnait la colonne Vendôme aux acclamations des Allemands, joyeux de voir le bronze d'Austerlitz traîné dans la boue; il ignorait que, dans cette tourbe sans nom, il y avait autant d'égarés que de criminels!

Le capitaine restait pensif, appuyé contre le chêne dont les branches lui servaient d'abri. Si les efforts de Pierre Rosny échouaient, si décidément la fureur l'emportait sur la clémence, le jeune homme voulait se tenir prêt pour la mort. Il repassait dans son souvenir les courtes années vécues. Il revoyait son père, le vieux soldat blanchi au service du pays; sa jolie sœur, qu'il laisserait toute seule. Les fautes commises? Certes elles étaient nombreuses. Mais Dieu lui pardonnerait le mal en échange du bien. Étienne était un croyant, s'il ne pratiquait guère. Il incarnait en Dieu la bonté suprême et la suprême miséricorde. Il se reposait avec confiance entre ses mains. Après tout, si ces bandits l'assassinaient, il succomberait en brave pour le service de la France.