Le capitaine gardait bien nette et bien précise dans son âme l'idée d'une autre existence, où les bonnes actions sont payées au centuple. Ses fautes et ses péchés lui apparaissaient très légers en présence de l'expiation suprême. Haut le cœur! il pourrait paraître en toute sûreté devant Dieu, puisqu'il serait mort pour son pays.

Sa conscience étant apaisée, M. de Bressier se sentait fort calme. Il fumait tranquillement une excellente cigarette, suivant un rêve lointain, dans les flocons légers de la fumée blanche. Par un contraste bizarre, sa pensée évoquait obstinément une jolie fille qui soupait avec lui quelques jours auparavant à Versailles. Ayant obtenu quelques heures de congé, il se promenait dans les rues de la ville. Soudain, au coin d'une avenue, il rencontrait une actrice des Variétés: une charmante femme, spirituelle et vive, presque célèbre déjà, aux cheveux blonds comme de l'ambre. Une assez grande intimité avait existé entre eux vers la fin de l'Empire, brusquement interrompue par la guerre. Et voilà qu'il la retrouvait tout à coup, séduisante et gaie comme jadis! Elle lui sautait au cou, et ils allaient ensemble au cabaret. En le quittant, elle lui disait:

—Tu reviendras me voir bientôt, n'est-ce pas, mon capitaine?

—Oui, ma petite Blanche!

—Bien sûr?

—Bien sûr.

Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lèvres encore chatouillées par la moustache du beau garçon. Non, elle ne le reverrait pas, la petite Blanche! Elle pouvait l'attendre. Il ne reviendrait pas embrasser son joli museau, barbouillé de poudre de riz. Dans ce décor brutal, au milieu de ces hommes à l'aspect farouche, quand la mort le guettait déjà, lui, captif et sans armes, après avoir pensé à son père, à sa sœur et à Dieu, voilà que, par un caprice bizarre du cerveau, il songeait tout à coup à la frimousse effrontée et mutine de la petite Blanche!

—Je suis trop bête, murmura-t-il en souriant.

Et il se leva, afin de marcher un peu pour dégourdir ses jambes. Un instinct lui disait que Pierre Rosny se trompait, qu'il n'échapperait pas à cette embuscade, que sa dernière heure sonnerait bientôt. Malgré son courage, un regret vague de la vie s'éveillait dans ce cœur aventureux de soldat. Mourir! Il était bien jeune pour mourir! A quoi bon avoir traversé tant de belles batailles, pour tomber clandestinement, sans gloire, au fond d'un bois?

Un tumulte l'arracha brusquement à ses pensées. L'une des sentinelles placées en faction accourait tout effarée. A l'horizon, on voyait remuer une troupe nombreuse de soldats. Dans quelle direction allaient ces hommes? L'alarme grandissait parmi les gardes nationaux. Quelques-uns, une dizaine, furent envoyés en reconnaissance. Il s'agissait de savoir si, réellement, les fugitifs couraient un danger. Les soldats marchaient-ils vers le bois? Ou bien, au contraire, suivaient-ils la grande route, pour se rapprocher de Versailles? En un clin d'œil, chacun fut armé et en défense. L'immonde Cadet cria: