Étienne avait quitté le château, la veille. Le lendemain de son départ, dès l'aube, les canons des forts éclataient dans l'étendue, comme des dogues furieux qui se seraient répondu aux deux extrémités de l'horizon. Mlle de Bressier sentit renaître ses frayeurs. Chaque jour elle espérait que le dernier coup serait porté à l'insurrection, et chaque jour l'effort suprême se brisait contre une résistance désespérée. L'armée de Versailles n'avançait que lentement, pas à pas, obligée de conquérir par de sanglants sacrifices chacune de ses positions nouvelles. Ces atroces histoires colportées dans les deux camps, cette légende du massacre des prisonniers terrifiaient les femmes, les amantes et les sœurs. Faustine tremblait comme tremblait Françoise. Chacune d'elles maudissait la hideur des guerres civiles, dont les haines se montraient plus farouches que le choc enragé de deux peuples ennemis.

Mlle de Bressier restait immobile et pensive dans l'atelier. Près d'elle, Nelly feuilletait un album. Mais les jeunes filles étaient bien loin de là, envolées en leurs cruelles songeries. Nelly devinait le découragement profond de son amie. Faustine eût essayé en vain, comme la veille, de distraire son amer souci par le travail. Elle n'entendait que la voix puissante du canon. Encore de nouveaux combats, encore du sang versé, encore des angoisses mortelles!

La matinée s'écoula, lente et douloureuse. Après le déjeuner, Marius alla aux nouvelles. A Chavry, en dehors du mouvement des troupes, on ne savait rien de précis. Mieux valait que le soldat poussât jusqu'à Versailles. Faustine s'épeurait sans pouvoir raisonner son inquiétude. Étienne ne l'avait-elle pas rassurée sur le général? Mais la tranquillité de la veille devient toujours le souci poignant du lendemain. Espérant calmer l'irritation de ses nerfs, elle se remit au travail.

—Veux-tu que je te fasse la lecture? demanda Nelly.

—Oui, ma chérie.

—Ne crains rien. Je choisirai quelque chose de gai, ou du moins de pas triste. Car, vrai, le château est lugubre aujourd'hui.

Et, comme une larme brillait dans les yeux de son amie, Nelly courut vers elle, lui faisant un collier de ses bras.

—Pardonne-moi. Je plaisante. Cependant je n'en ai guère envie. Tu as du chagrin, ma pauvre petite. Pourquoi? Que tu sois tourmentée, c'est tout naturel. Mais je ne t'ai jamais vue ainsi depuis le commencement de cette affreuse guerre!

—Tu as raison; c'est absurde. D'habitude, je suis plus vaillante. Aujourd'hui, je ne peux pas. J'ai le cœur serré dans un étau. Je ne voudrais point parler de pressentiments, parce que c'est ridicule. Une grande fille telle que moi n'a pas le droit de se conduire comme une enfant. Cependant, c'est le seul mot qui soit vrai. J'éprouve une angoisse inexplicable. Il me semble que tous les malheurs vont fondre sur moi et sur les êtres que j'aime!

—Si ton cousin, M. Henry de Guessaint était là, il t'expliquerait que le pressentiment n'existe pas. Une simple dépression du cœur, qui occasionne des troubles cardiaques, voilà tout! Méthodique, Guessaint! Bon garçon, mais méthodique. Encore un qui ne mourra pas d'un excès d'idéal!