Nelly éclata de rire.

—Permets-moi de te dire que, pour une «jeune fille pondérée», ainsi que t'appelle avec orgueil le général, tu es tout à fait extraordinaire. Certes, ta folie est plus grande que la mienne. Moi, je n'ébauche qu'un rêve; toi, tu bâtis une réalité. Ta réalité doit avoir une histoire. Raconte-la-moi.

Faustine songeait. Elle se perdait dans les profondeurs de son rêve mystique.

—Je suis convaincue, reprit-elle, (et Dieu sait s'il faut que je sois folle pour te faire cet aveu!) que mon existence aura quelque rapport avec la sienne.

—Tu la connais donc, cette existence?

—J'en connais dix lignes.

—Où les as-tu lues?

—Dans un livre de Ridolfi, intitulé: Maraviglie dell'arte. Elles disent simplement ceci: «En 1557, le Titien suspendit ses travaux pour aller pleurer loin de Venise la perte de son ami l'Arétin. Il s'arrêta quelque temps chez Adrien da Ponte, à Spilemberg. Il fit le portrait de la nièce de son hôte, Vittoria Orsini. Il la peignit en robe sombre, jouant avec une bague d'émeraude. Vittoria Orsini se tua d'un coup de poignard, parce qu'elle était séparée de l'homme qu'elle aimait.»

Cette fois, Nelly fut prise d'un fou rire.

—Non, vrai! s'écria-t-elle, je suis ravie que tu aies de pareilles idées, toi mademoiselle la jeune fille sérieuse! Je conseille au général de ne plus donner ta sagesse en exemple à ma fantaisie. Sous prétexte que tu es grave et que je suis gaie, j'ai une réputation déplorable!