—Tiens, mon enfant, prends l'une des clefs de ce bureau, je garde l'autre. Si je suis... hum!... s'il m'arrive malheur, je veux que tu puisses ouvrir ce meuble. Tu y trouveras mon testament.
Et vaillante, domptant sa souffrance, refoulant ses larmes, Faustine venait exécuter les ordres de son père. Tout était dans un ordre parfait. Quelques cartons, remplis de papiers mis à leur place, bien étiquetés. Dans un tiroir, une enveloppe assez grande, où luisait un cachet de cire rouge aux armes du général. On lisait ces trois mots: «Pour mes enfants.»
La jeune fille hésita un instant avant de briser le scel. Ce papier ne lui appartenait pas, à elle seulement, mais aussi à Étienne. Elle réfléchit que M. de Bressier, dans son testament, ordonnait peut-être comment devait avoir lieu son service funèbre. Son devoir lui commandait d'en prendre connaissance avant l'arrivée de son frère. Puis, une telle tendresse unissait Étienne et Faustine, qu'entre eux tout restait commun. A l'avance, elle savait qu'il l'approuverait. Elle déchira l'enveloppe et elle lut. M. de Bressier désirait, en effet, que son enterrement fût très simple. Autant que possible, il souhaitait qu'on ne lui rendît pas les devoirs dus à un général de division, grand officier de la Légion d'honneur. Que les plus chers parmi ses compagnons d'armes assistassent à ses obsèques; qu'on ne prononçât aucun discours; qu'on dît seulement une messe basse: voilà tout ce que demandait cet homme de bien. Les prières de ceux qu'il aimait lui suffisaient, pour saluer sa dépouille mortelle.
Suivaient quelques lignes spécialement adressées à Faustine. Le général ne donnait aucun ordre à sa fille. Pourtant, il la priait d'épouser M. de Guessaint, le fils de sa sœur. Elle avait dix-sept ans. Le métier des armes ne permettait pas à son frère de rester longtemps auprès d'elle. Il lui fallait un mari. Et ce mari, son père voulait le connaître à l'avance. Faustine laissa tomber le papier sur la table du bureau; elle cacha une minute sa tête entre ses mains. Puis, à voix haute, comme si elle parlait à un être invisible, mais toujours présent, qui pouvait l'entendre et l'approuver:
—Père, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai madame de Guessaint.
Elle reprit le testament. Il était assez long. Le général n'oubliait personne; aucun de ceux qu'il chérissait. Par exemple, il léguait douze cents francs de rente à un vieux sous-officier, légionnaire et médaillé, qui habitait près de Pornic, sur une des terres de M. de Bressier. Ce sous-officier avait été blessé naguère à côté de lui, en lui sauvant la vie. Il pensait même à ses serviteurs, assurant l'existence des plus pauvres. Chacun de ses amis recevait un souvenir. Et dans le choix même de ces souvenirs, on retrouvait la bonté vigilante du vieux soldat. Quant à sa fortune, elle formait naturellement deux portions égales distribuées entre son fils et sa fille. Le testament se terminait par deux lignes adressées à Étienne. Deux lignes pleines de noblesse et de fierté, où le père disait au fils: «Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi comme je me suis conduit. Aime la France comme je l'ai aimée!»
VII
—Je vous demande pardon de vous déranger, Mademoiselle. Il y a au salon des amis de mon général. Ils arrivent de Versailles, conduits par M. de Guessaint.
Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait à rêver dans le cabinet de travail de son père.