Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait attentivement le récit embrouillé et confus du garde national. Évidemment, cet homme ne mentait pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à l'officier sa parole d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste n'y pensait guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne. C'est ainsi qu'une compagnie de ligne s'était mise en marche pour délivrer Étienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les premiers sur les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis, avaient tué leur prisonnier, après l'avoir accablé de coups et criblé d'outrages! Quand le capitaine du détachement de ligne fut maître du bois, il trouva le corps d'Étienne de Bressier percé de balles, déjà tuméfié. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main. C'est à peine si quelques gardes nationaux s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme une volée de perdreaux.
Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius s'était mis à pleurer. Peu à peu, ses larmes s'arrêtèrent. Il serrait les poings avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colère, comme pour menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché par la conscription à sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau étroit ne concevait aucune des idées de son temps; ce simple soldat, devenu sous-officier après tant d'années de bonne conduite, après tant d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce moment une impression bien étrange pour un être tel que lui. Il voyait à jamais éteint ce nom de Bressier qui, à ses yeux, s'auréolait d'une gloire lumineuse.
Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions de Mlle de Bressier. On savait que le service du général aurait lieu au château de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient à Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les deux services en même temps? Ou convenait-il de cacher à Faustine pendant quelques jours encore la mort de son frère aîné? M. de Guessaint n'hésita pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune fille, désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentré. Lui apprendre qu'Étienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la briser: peut-être la tuer.
—Que faire, alors? demanda M. de Rentz. Mlle de Bressier s'étonnera de l'absence de son frère, en un pareil moment.
—Nous mentirons, mon général. Et vous m'y aiderez.
—Volontiers. Comment?
—Vous comptez venir au château pour la messe?
—Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je sais que mon pauvre camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le corps sera transporté sur un affût de canon.
—Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous avez donné hier une mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu le temps de le rappeler par télégraphe.
—Parfaitement.