—De cette façon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une semaine. Je l'habituerai peu à peu à ce malheur. Et quand il me sera permis de le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir encore.

—Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?

—Non, mon général. Les êtres très malheureux sont toujours très crédules.

Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut bientôt ce que décidaient le général de Rentz et M. de Guessaint. Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frère. Quand Marius dit à la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins et le parc s'emplissaient déjà. Non seulement, les troupes commandées occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers, des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du général. Les uniformes variés, aux couleurs violentes, se découpaient nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les lignards, placés sur trois rangs, occupaient les deux côtés de la grande allée qui partait de la grille. Les officiers des autres armes, des généraux, des colonels se massaient à la droite et à la gauche du château. M. de Guessaint, ayant Nelly à son côté, recevait sur le perron. Tout à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le long voile noir qui encadrait sa pâleur. On lisait tant de douleur sur ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux éclatants qui ne pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut dans la foule. Tout le monde se découvrit. On saluait la fille et la sœur de deux soldats tombés pour la patrie.

Brusquement, on entendit sur la route un ordre donné d'une voix brève. Ce fut un piétinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore. Derrière, des artilleurs à cheval traînant d'autres canons qui tournaient vers la campagne leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le général qui commandait leva son épée. Alors, les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs. Et celui qui était mort en soldat eut des funérailles de soldat.

La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient point devenir importuns. Tout le monde sentait que Faustine désirait demeurer seule. Les généraux, les officiers vinrent saluer, les uns après les autres, la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré lui en racontant que, la veille, il avait envoyé le capitaine de Bressier à Niort pour une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline, de ce malheur nouveau qui la frappait. Tout le monde gardait bien le secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionné.

Vers deux heures, le château redevenait solitaire. Faustine pria M. de Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly s'éloignait, son amie lui dit:

—Je désire que tu restes. En l'absence de mon frère, c'est toi qui représentes toute ma famille. N'es-tu pas ma sœur?

Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, Mlle de Bressier lut à son cousin le testament du général.

—J'ai désiré que vous prissiez connaissance des dernières volontés de mon père. J'ajoute que je suis décidée à les respecter. Je mentirais en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous estimait. C'est assez pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il désirait que vous fussiez mon mari; sa volonté soit faite.