A ce moment des cris éclatèrent sur la route.

—Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la tête.

—Je vois des chasseurs à pied, des pantalons rouges, répliqua Nelly; ils sont guidés par un capitaine. Tiens! ils viennent du côté de la grille... Regarde donc, Faustine.

IX

Lorsqu'un homme se sauve, l'idée première de ceux qui le rencontrent est de lui courir sus. Pur instinct de la créature humaine. Un lièvre qui détale à travers champs entraîne après lui une meute de paysans avides; le chat qui galope, tête basse à travers les rues, est poursuivi par trente gamins hurlant et piaillant. Les premiers soldats qui virent Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayèrent de le prendre. Ce fut d'abord une chasse mal réglée, faite au hasard. Puis, ces premiers soldats en rencontrèrent d'autres; et alors, la battue s'organisa. Les lignards mettaient de l'ordre dans ce désordre. Quel était cet homme qui fuyait en plein jour? Nul ne le savait. Mais une légende se créa tout de suite: ils se racontaient les uns aux autres l'histoire d'un communard évadé la veille des prisons de Versailles. C'est ainsi qu'un capitaine de chasseurs, qui se rendait au Mont-Valérien, se mêla de la poursuite. Mais Pierre courait vite. Bientôt on le perdit de vue. Où se cachait-il? On ne pouvait admettre qu'il eût trouvé un asile dans une des maisons bâties le long de la route. Brusquement, on l'aperçut bien loin au milieu d'un champ. Il s'agissait de couper la retraite au fugitif, qui se dressait là-bas, ainsi qu'un point noir sur la route grise. Brusquement, il disparut, comme si, tout à coup, il s'enfonçait dans un abîme.

—Ah çà! qu'est-il devenu? murmura l'officier.

Le capitaine Maubert avait à peine vingt-cinq ans. Il adorait son métier. Maigre, bien pris dans sa petite taille, blond, avec des yeux gris où luisait une énergie intelligente, il comptait, à Saint-Cyr, parmi les meilleurs de sa promotion. Au début de la guerre, il partait plein d'enthousiasme, comme tant d'autres. Au bout de quelques semaines, il voyait qu'il fallait en rabattre. Assez d'officiers casse-cou qui ne savent rien, et possèdent l'unique mérite de bien risquer leur vie. L'avenir appartenait aux travailleurs. Louis Maubert ne perdit pas de temps. Là-bas, à Memel, où on l'envoya prisonnier, il se mit à la besogne. Courageusement, il recommença son instruction militaire. Revenu, comme tant d'autres, pour arracher Paris à la révolte, il ne dérageait pas, selon sa violente expression.

—Quelles brutes! disait-il quelquefois. Non, mais comprend-on ça! Une guerre civile, en présence de l'ennemi! Renverser la colonne Vendôme, quand l'Allemand est à Saint-Denis! Non seulement ils sont criminels, mais ils sont bêtes! Ah! je plains ceux qui me tomberont sous la main! Je les fusille comme des chiens enragés!

Et il guerroyait comme un furieux depuis le commencement d'avril. Son bataillon appartenait à la division Bressier, et le général le citait souvent comme un bon officier, plein d'avenir.