—Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, rougissant un peu.
—Mais c'est un bambin! quel âge a-t-il?
—Seize ans et demi.
—Et vous le laissez s'engager? Vous êtes bons tous les deux à mettre à Charenton!
—Oh! il est parti malgré moi, répliqua Françoise, en ébauchant un vague sourire de fierté. Son père, mon mari que vous voyez là, se battait aux avant-postes, pendant le premier siège. Moi, je restais seule avec Jacques. L'enfant devenait triste. Il ne se plaisait même plus à pétrir de la terre glaise. Car c'est un artiste, Monsieur! Il usait ses journées à regarder les troupes défiler, et il fermait les poings d'un air sombre. Un matin, il m'a dit: «C'est honteux de penser que je suis ici à ne rien faire, quand les autres se battent!» Je demeurais tout interdite, toute frissonnante. Pensez donc! je tremblais déjà pour mon mari. Est-ce que j'allais encore trembler pour mon fils? «Mais tu es trop petit, Jacques. Il n'y a pas un seul bataillon où on voudrait de toi!» Il m'a répondu, en hochant la tête: «Alors, pourquoi père me racontait-il autrefois de si belles histoires? Celle de Bara, tambour à quatorze ans; celle des volontaires de seize ans, qui s'enrôlaient pour courir à la frontière?» Je ne savais trop que répliquer. On a tort de mettre certaines idées dans le cerveau des enfants. Pendant huit jours encore, Jacques restait songeur, tout triste. Il rentrait tard, le soir. Un matin, il m'a dit: «Écoute, maman, je voudrais t'obéir, mais il n'y a plus moyen. Bersier... tu sais, Bersier, le graveur qui m'a appris à dessiner? eh bien, il est sergent dans les francs-tireurs. Il m'a fait inscrire dans sa compagnie. Je partirai tantôt. Pardonne-moi, maman! mais je n'y tenais plus!» Et il me sautait au cou, m'embrassant, me câlinant. Moi, j'étais bien malheureuse, mais aussi toute fière! Oh! je peux dire cela, Jacques dort, il ne m'entend pas. Il y a une âme de héros et d'artiste dans cet enfant. J'ai souri; et j'ai répondu: «Va te battre, puisque tu y tiens tant que ça!» Mais après son départ, je me suis mise à sangloter; je maudissais le sort. Ah! que je souffrais, quand la nuit tombait toute noire, toute glacée! Je pensais à mon pauvre petit, déjà intelligent, fier et hardi comme un homme. Quinze jours après, on se battait à Montretout. Jacques sautait le premier dans le jardin de M. Gounod, où se cachaient six cents Badois. Et il tombait, la poitrine traversée. Voilà notre histoire, Monsieur.
Françoise parlait simplement, avec une émotion concentrée, mais profonde. Elle jetait sur Jacques un long regard chargé d'amour. Le petit héros dormait toujours, et son sommeil souriait. Peut-être rêvait-il fièrement aux belles actions accomplies. M. Grandier détournait la tête. Il ne voulait pas laisser voir les larmes qui roulaient dans ses yeux. Rien ne remue un homme de cœur comme la rencontre soudaine d'un caractère. Les êtres supérieurs ont plaisir à rencontrer la supériorité chez les autres.
—Voulez-vous me donner la main, Monsieur? dit-il en se tournant vers Pierre Rosny. L'homme et la femme qui ont mis au monde et qui ont élevé cet enfant-là sont de braves gens.
—Vous nous le guérirez, n'est-ce pas, docteur? s'écria Pierre dans un élan de reconnaissance.
M. Grandier souriait maintenant.
—Laissez-moi le voir d'abord, que diable! répliqua-t-il avec sa bonhomie charmante. Bien sûr, on le guérira. Il n'y a pas déjà tant de Français comme votre petit! D'ailleurs, Borel s'y connaît. S'il répond de son malade, c'est que tout va bien.