—Jalouse!
—Jalouse? non pas.
—Nullement. J'ai une véritable reconnaissance pour cette jeune personne. Elle fait justement... toutes les choses qui m'ennuient.
—Qui t'ennuient... aujourd'hui!
—Aujourd'hui, soit, répliqua-t-elle, en rougissant un peu. Je ne suis Mme Percier... que le jour, moi. Or, mon mari part le matin pour son bureau, à huit heures et demie. On est un agent de change sérieux ou on ne l'est pas. Il a le bon goût de ne pas pénétrer dans ma chambre. A onze heures et quart, il rentre pour déjeuner. C'est le moment des intimités tendres. Trente minutes de tête-à-tête! Il mange sa côtelette, il me parle du cours probable de la Bourse, et il m'offre un bracelet, comme aujourd'hui. Je ne le revois plus que le soir à sept heures. Nous allons au théâtre, ou nous dînons en ville, ou je passe la soirée avec toi. A minuit, il se rend... au cercle, à ce qu'il prétend. Un cercle... à cheveux rouges! présidé par Mlle Aurélie, du Gymnase. Voilà comme nous entendons le ménage, nous autres; comment vivent un mari et une femme, en l'an de grâce 1881. De l'argent à remuer à la pelle; l'Union Générale qui fait et refait des fortunes en vingt-quatre heures; des courses, des visites, des conversations bêtes; un tas de banalités qu'on ne pense pas, et un tas de pensées qui sont banales: tu ne trouveras pas là dedans une minute de tendresse, une apparence d'intimité, ou une lueur d'amour!
Mme de Guessaint écoutait son amie, en la regardant de ses grands yeux calmes. C'était bien toujours la Faustine d'autrefois. Dix années écoulées depuis son mariage n'avaient rien enlevé de sa jeunesse, de sa beauté, du charme exquis de tout son être. Mais la créature morale avait changé. Dans son regard, dans ses gestes, dans ses paroles, dans ses tristesses subites, on sentait quelque chose de brisé. Son mari et elle ne se quittaient pas; on les voyait toujours ensemble; et cependant, on remarquait entre eux une étrange froideur. Faustine avait épousé jadis M. de Guessaint, sans l'aimer, pour obéir au général; six mois après son mariage, elle ne l'estimait plus. Que se passait-il donc? Personne ne le savait, excepté Nelly. Quels vices cachait cet homme, sous ses allures de mouton entêté? D'ailleurs, elle vivait peu à Paris pendant ces dix ans. D'abord, un long séjour en Algérie, puis, de fatigants voyages, en Égypte, et en Asie. Toujours accompagnés de Nelly, M. et Mme de Guessaint visitaient les pays lointains dont on rêve: le Caire, Thèbes, Memphis, Khartoum, la cité guerrière, en plein Soudan. Ils revenaient à Paris, et passaient l'été, l'automne et l'hiver en France, au bord de la mer. Faustine ne voulait plus retourner à Chavry, qui lui rappelait des jours si douloureux. Puis, ils repartaient encore tous les trois. Cette fois, ils commençaient par Vienne, pour finir par Jérusalem. Le Danube, le Bosphore, l'Asie Mineure, la Syrie révélaient tour à tour aux jeunes femmes leur poésie et leurs mystères. Faustine laissait faire. Vivre ici ou là, que lui importait? L'espérance même du bonheur n'existait plus pour elle. Peut-être trouvait-elle une distraction à ses lourds ennuis dans ces absences éternelles, dans ces fatigues suivies de repos, dans ces paysages inconnus, toujours variés, qui se déroulaient devant elle. Huit ans s'écoulaient ainsi. Brusquement, M. de Guessaint, plus géographe que jamais, toujours préoccupé de découvertes, de conversations avec d'illustres voyageurs, s'installait enfin à Paris; il achetait l'hôtel de l'avenue Kléber; il ouvrait ses salons, il recevait beaucoup, sans que Faustine et lui fussent vraiment mari et femme.
Un jour,—il y avait deux ans de cela,—Nelly, toujours si gaie, était entrée chez son amie, la mine sérieuse.
—Mon Dieu, qu'est-ce que tu as?