—Non! encore une fois, je te le jure!

—Alors, je ne comprends plus.

—C'est bien simple, mon amie. J'ai une situation très fausse dans le monde. Un quart d'institutrice, un quart de dame de compagnie, et une moitié de vieille fille! Je ne me rendais pas compte de tout cela, autrefois. Ah! nos beaux rêves de jeunes filles, à Chavry. Hélas! les rêves... La vie a tôt fait de les effeuiller brutalement. Voilà longtemps que je réfléchis. Je ne te disais rien. A quoi bon t'affliger?

Faustine essaya de convaincre son amie. Impossible. Elle se heurtait à une volonté inébranlable. La jeune fille reprit avec sa gaieté rieuse:

—Voyons! cherchons un peu celui que je pourrais bien épouser. Il y a M. de Lustry: trente ans, fortune médiocre, visage passable, intelligence nulle. M. Harman: fortune considérable, laideur... pareille à la fortune, intelligence passable. M. Percier, agent de change; visage bon enfant, intelligence fine, excellent garçon, homme d'esprit.

—Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-là?

—Parce que ces messieurs sont les seuls qui aient formulé une demande en mariage.

—Eh bien, laisse-moi réfléchir. Je te répondrai plus tard.

Alors elle observa, curieuse, les allures de M. de Guessaint et de Nelly. Jusqu'alors, pendant leurs voyages, elle avait bien remarqué que Mlle Forestier haïssait Henry. Elle avait cru que cette haine contre le mari venait de la tendresse pour la femme. Mais pourquoi, après quelques mois de séjour à Paris, Nelly prenait-elle brusquement cette résolution inattendue? Pendant plusieurs semaines, Mme de Guessaint poursuivit son investigation patiente, et ne découvrait rien. Elle pensa qu'après tout, Nelly avait peut-être raison. Les rêves qu'une jeune fille caresse ne se continuent pas dans la vie. Un peu de fumée: la brise vient, et ce peu s'envole.

Devant les insistances de Mlle Forestier il fallait prendre un parti. Faustine, après avoir étudié avec soin les trois prétendus, se décida pour M. Percier. Elle connaissait bien ses défauts, mais elle estimait ses qualités. Un homme bon, sûr, loyal, très amoureux de Nelly; trop timide peut-être. Le mariage se fit. M. Percier, très épris, entourait sa jeune femme de prévenances et d'adorations qu'elle recevait avec une raillerie tendre. Pendant dix-huit mois, le ménage sembla fort heureux. Tout à coup, M. Percier imita M. de Guessaint. Jamais chez lui; galant avec toutes les femmes, excepté avec la sienne. Bientôt cependant, le monde remarqua une grande différence entre les deux hommes. On ne connaissait pas de liaison fixe au géographe passionné. Tantôt celle-ci, tantôt celle-là. Toutes les femmes lui paraissaient bonnes. Une fille de chambre bien accorte et une cocotte bien en chair, l'actrice de petit théâtre et la mondaine compromise, les grandes dames douteuses et les petites dames certaines, il allait de l'une à l'autre avec un égal sans-gêne et une inconsciente immoralité. L'agent de change, au contraire, mettait de l'ordre dans son désordre. Son choix se fixait bientôt. Et maintenant, tout Paris le désignait comme l'heureux possesseur de Mlle Aurélie Brigaut, du Gymnase.