Ainsi se dispersaient à tous les vents les rêves, les désirs et les illusions de ces deux charmantes créatures. Faustine était mal mariée; Nelly semblait l'être. Mais celle-ci gardait encore une espérance vague et inavouée. Elle ne s'en expliquait que rarement avec son amie: peut-être parce qu'elle lisait difficilement en elle-même. Faustine, elle, était la créature brisée chez laquelle rien ne vibre plus. Excepté Nelly, il n'existait pas un être qu'elle aimât profondément. Difficile dans ses amitiés, elle passait à travers le monde, inspirant un grand respect à tous, une craintive sympathie à quelques-uns. On connaissait son talent de peintre. Si elle eût daigné exposer, elle fût rapidement devenue célèbre. Mais elle craignait le bruit soulevé autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait mieux rêver ses œuvres que les créer. Les désillusions de l'existence éteignaient lentement la divine flamme d'artiste qui brûlait dans son âme. Elle donnait ses tableaux à ses amis, à ses connaissances. Quelques peintres, des critiques délicats, s'étonnaient qu'une femme douée d'un si haut talent, affectât de le dissimuler. Un illustre paysagiste lui disait un jour:
—Je sais que vous n'aimez pas les compliments, Madame. Je ne me permettrais pas de vous en adresser un. Mais quel dommage que vous soyez si modeste, ou si... orgueilleuse!
—Ce n'est ni de la modestie ni de l'orgueil, Monsieur. C'est de l'indifférence. J'ai des idées particulières peut-être, mais très nettes. A chacun son métier. Il est naturel que les hommes poursuivent la gloire. Les femmes ne doivent chercher que l'oubli; j'entends l'oubli du monde. Le bruit n'est pas fait pour elles.
—Avec de pareilles idées, vous ne devez pas être heureuse.
—Bah! qui est heureux? Il faut envier ceux qui possèdent le repos. Le repos, c'est déjà la moitié du bonheur.
Elle vivait ainsi, plutôt résignée que triste, ne livrant ses pensées intimes qu'à Nelly. Femme du monde parfaite, dédaigneuse des succès brillants, glacée par sa maison froide, elle eût dépéri de chagrin peut-être, sans les idées vagues de mysticisme qui la soutenaient. Aussi, connaissant les rancœurs des existences brisées, elle se jurait de tout faire pour que Nelly fût heureuse. Elle ne s'expliquait pas cette brouille survenue entre M. Percier et sa femme. Elle les surveillait l'un et l'autre, faisant son profit des confidences de son amie. Ce jour-là, quand celle-ci lui eut conté l'histoire du bracelet, Faustine voulut en avoir le cœur net.
—Tu dînes à la maison ce soir, n'est-ce pas, Nelly?
—Oui, mais probablement seule. Mon mari m'a prévenue que des affaires sérieuses... oh! très sérieuses, le priveraient peut-être de l'honneur... Tu sais que tu lui fais une peur bleue, à cet agent de change débauché?
Faustine souriait.
—Eh bien, tu lui diras, à cet agent de change débauché, que je compte absolument sur lui. Tu m'entends? Je lui ordonne de venir.